Portrait - Changer les choses, matin après matin

Ces élèves sont sensibilisés à l’importance d’une bonne alimentation. Daniel Germain l’a constaté, tous les enfants québécois n’ont pourtant pas cette chance de consommer chaque jour un petit-déjeuner équilibré.
Photo: Jacques Grenier Ces élèves sont sensibilisés à l’importance d’une bonne alimentation. Daniel Germain l’a constaté, tous les enfants québécois n’ont pourtant pas cette chance de consommer chaque jour un petit-déjeuner équilibré.

Il y a des rêveurs qui ne font jamais rien et il y a des gens d'action qui ne rêvent jamais. Daniel Germain, lui, fait les deux. Son rêve lui a d'abord permis de sauver sa propre vie et puis d'aider des milliers de personnes à connaître un meilleur départ dans la vie. En 1994, il fondait le Club des petits-déjeuners du Québec pour offrir un repas matinal dans une école où il y avait des enfants de milieux défavorisés. Cette initiative a fait boule de neige, si bien que maintenant le Club est présent dans 201 écoles qui auront offert au cours de la présente année scolaire 2,1 millions de petits-déjeuners à près de 15 000 enfants, avec la collaboration de 2500 bénévoles et d'une foule d'entreprises qui offrent des aliments et de l'argent. Pour ce rêveur, le Club n'est qu'une étape. Aujourd'hui âgé de 43 ans, en pleine possession de ses moyens, sa vision est désormais mondiale et porte, non seulement sur l'alimentation, mais sur la pauvreté sous toutes ses facettes.

Daniel Germain est un entrepreneur-né. Il a conçu et mis en place cette organisation exceptionnelle qu'est le Club des petits-déjeuners. Il l'a fait à partir de rien, si ce n'est une motivation profonde d'aider les enfants, qui lui est venue sans doute d'une grande souffrance vécue dans sa propre enfance. Élevé dans une famille d'accueil jusqu'à l'âge de huit ans, pris en charge ensuite par son père qui vivait «dans le milieu des bars», le fils Germain a connu «une jeunesse difficile» qui l'a rapidement conduit à la drogue et à la délinquance. «J'étais un paradoxe. J'avais l'ambition de la réussite, mais je n'avais pas les valeurs de la réussite», rappelle cet homme qui est parvenu à obtenir son diplôme de 5e secondaire «par la porte d'en arrière». En revanche, Daniel Germain était brillant dans les activités parascolaires. Il fut président des étudiants du collège Mgr Richard à Verdun. Il fut organisateur d'activités multiples: des marchethons pour amasser des fonds, des spectacles de Noël, des fêtes pour l'Halloween, etc.

En quittant l'école, il a fait la connaissance du marché du travail comme manoeuvre chez Nortel. «La réalité m'a frappé. J'avais des rêves et je travaillais avec des gens de 50, 60 ans qui avaient fait ce travail toute leur vie. J'ai continué à être de travers jusqu'au jour, en 1987, où j'ai frappé un mur.» Arrêté aux États-Unis pour trafic de drogue, il a pu, grâce à son père qui a payé la caution, être extradé et retrouver sa liberté. Ce fut un choc qui a sonné l'éveil. «J'ai eu peur de ne pas réussir ma vie.» Âgé de 23 ans, il a tout remis en question et voulu tout changer, son entourage et ses valeurs. En quatre mois, il a complètement cessé sa consommation de drogue et n'a jamais succombé par la suite. Avis à ses invités: «Pas de joints chez moi, c'est une insulte.»

De Verdun, il a déménagé sur la Rive-Sud et fut en contact avec une Église évangélique pendant un certain temps, ainsi qu'avec des organisations non gouvernementales. Deux ans plus tard, il partait pour le Mexique pour aller voir la pauvreté, c'est-à-dire 50 000 enfants qui vivaient dans un dépotoir. «Un regard qui ne m'a jamais quitté. J'ai été transformé. J'ai vu la folie à l'état pur.» Six mois plus tard, il quittait Nortel pour se consacrer à la cueillette de fonds et à des missions au Mexique et en Haïti avec des équipes de 50 à 100 personnes. Un jour, lors d'une conférence sur les ONG à Vancouver, quelqu'un lui a demandé ce qu'il faisait chez lui en plus de ses contributions à l'étranger.

M. Germain, qui a vu dans cette question un signe du destin, confie avoir toujours senti que des choses allaient arriver dans sa vie, même par hasard, en l'occurrence un nouveau programme lancé par le ministre de l'Éducation, Michel Pagé, pour nourrir les enfants de familles défavorisées à l'école. Le programme avait de la difficulté à décoller, à cause d'une présence trop grande du gouvernement, soutient M. Germain, qui en a profité alors pour lancer le Club des petits-déjeuners à l'école élémentaire Lionel-Groulx, à Longueuil, grâce à l'appui financier des employés de Pratt & Whitney. Cette initiative répondait parfaitement à sa motivation profonde «de travailler avec les enfants et de changer des choses».

La formule appliquée dans la première école, consistant à offrir le repas du matin à 100 élèves de familles défavorisées, n'a pas beaucoup varié depuis le début. En fait, 70 % du programme appliqué dans les 201 écoles actuellement est le même qu'au départ. Le choix des écoles défavorisées se fait à partir d'une liste établie par le ministère de l'Éducation. Il ne suffit pas de trouver de la nourriture et de la distribuer; le Club offre aussi les frigos, les ustensiles, les cafetières, les bénévoles; il voit aussi au respect de toutes les normes de salubrité; bref, c'est un service clé en main. M. Germain y est allé prudemment les trois premières années, pour bien installer et roder son organisation, qui est très centralisée mais qui rayonne dans toutes les régions du Québec et dans certaines réserves autochtones, jusqu'à Blanc Sablon où des victuailles sont livrées par bateau ou alors achetées à Terre-Neuve pour ce qui est des aliments frais. Les activités ont commencé dans les écoles élémentaires et se sont étendues ensuite aux écoles secondaires, lesquelles font de plus en plus appel aux services du Club.

En 2001, le gouvernement du Québec a offert de verser 3,8 millions sur trois ans pour étendre le service dans 100 écoles de plus en deux ans. M. Germain a refusé, se sentant incapable de faire un tel bond aussi rapidement. On est arrivé à une entente par la suite. Le gouvernement contribue deux millions par année au budget, lequel fut de 8,2 millions en 2006. La part gouvernementale est de 23 %, alors que les collectes de fonds comptent pour 41 %, que les dons en nourriture représentent 22 %, les dons en biens et services 11 % et les contributions des parents 3 %. Cette organisation a d'importants partenaires, comme Danone qui a donné près d'un million de yogourts l'an passé, Weston qui a offert 170 000 bagels et 174 000 muffins, les producteurs d'oeufs qui en ont donné 161 000, Agropur qui a fourni 140 000 litres de lait, Saputo avec 107 000 barres hop & go et Del Monte avec 1900 caisses de bananes. Il y a plusieurs autres donateurs. Bien sûr, un tel réseau de cueillette et de distribution nécessite une logistique précise et fiable. Pour orchestrer le fonctionnement de cette machine considérable, il y a une cinquantaine d'employés au Québec, dont près de 80 % sont en congé pendant une période de huit à dix semaines l'été. Le Club organise par ailleurs des séjours au Camp Tim Horton, dans Pontiac, toutes les deux fins de semaine pour des groupes de 35 enfants à la fois, accompagnés de parents ou de professeurs.

Une étape

M. Germain a pour objectif de voir le Club présent dans au moins 300, peut-être 350 écoles au Québec d'ici à quatre ans, ce qui est considérable. Toutefois, dans la réalisation de son rêve, ce n'est là qu'une étape. Le modèle qu'il a développé au Québec est devenu exemplaire pour la planète entière. Le Canada anglais, où il y a plusieurs programmes différents d'aide aux enfants de milieux défavorisés, fait appel à son expertise depuis 2005. M. Germain a créé une organisation parapluie pour accueillir des dons et assurer du financement aux organisations locales. Il y a déjà près de cinq millions dans la caisse et 200 000 enfants profitent des services offerts.

Le Programme alimentaire mondial (PAM), qui est le bras humanitaire de l'ONU, a également fait appel aux talents de M. Germain en 2005. Celui-ci fut invité au bureau principal de cet organisme à Rome, qui gère des fonds de deux milliards. Il n'a pas voulu travailler pour cette organisation, mais il accepte de travailler avec elle. Il a eu peur de «la grosse machine au sein de laquelle ce serait dur de ne pas perdre son âme», explique-t-il.

Son rêve l'habite toujours et il se demande maintenant «comment avoir un impact mondial le plus rapidement possible». Il ne ménage aucun effort pour y arriver en cherchant à établir «de bonnes relations avec des gens influents», parmi lesquels on retrouve les Al Gore, Bill Gates, Bono, l'économiste Jeffrey Sachs, sans oublier de nombreuses personnalités au Canada, de Belinda Stronach jusqu'à Jean-Luc Mongrain.

En fait, il a déjà fait sa marque sur le plan mondial quand il a organisé pour l'ONU en 2005 une marche en faveur des enfants issus de milieux défavorisés. Il a convaincu les organisateurs du Grand Prix de Montréal et les autorités municipales de faire cette marche sur la piste de course devant 50 000 personnes et des caméras diffusant à la grandeur de la planète. Et puis, il y a eu l'été dernier cette conférence du millénaire à laquelle ont participé Bill Clinton et une foule impressionnante de personnalités internationales et locales. Une autre conférence de deux jours et demi est en préparation pour l'été prochain, laquelle accueillera encore des noms très connus. «On est en train de conclure une entente avec l'ONU pour cette conférence». dit-il. La démarche de M. Germain vise à créer «un Davos humanitaire», un lieu où tous ceux qui luttent contre la pauvreté dans le monde se réunissent. «L'idée est de s'attaquer à la pauvreté dans son ensemble, au sida, aux changements climatiques qui ont un impact majeur sur les populations pauvres, au problème des enfants qui travaillent, etc.»