Portrait - La Capitale, 600 000 clients plus tard

Jean-Yves Dupéré, président du conseil et chef de la direction de La Capitale, et Réal Circé, p.-d.g. de La Capitale assurances générales. «Nous sommes en mode d’acquisition, mais avec prudence. Nous n’avons pas besoin d’impressionner le mo
Photo: Pascal Ratthé Jean-Yves Dupéré, président du conseil et chef de la direction de La Capitale, et Réal Circé, p.-d.g. de La Capitale assurances générales. «Nous sommes en mode d’acquisition, mais avec prudence. Nous n’avons pas besoin d’impressionner le mo

En 1940, une poignée de fonctionnaires de la colline parlementaire à Québec mettaient sur pied une Société de secours funéraires, laquelle est rapidement devenue une compagnie d'assurances, qu'on a appelée jusqu'en 2004 la Mutuelle des fonctionnaires du Québec. Elle porte désormais le nom de La Capitale mutuelle de l'administration publique, chapeautant un groupe financier ayant un actif proche de deux milliards et qui compte neuf filiales en assurance vie, en assurances générales et divers autres services. L'an dernier, elle a déclaré des revenus totaux de 823 millions, en hausse de 19,7 %, et un rendement de 19,8 %. En somme, elle présente une situation financière solide lui permettant de poursuivre ses ambitions de croissance mais n'a aucunement l'intention de renier sa nature de société mutuelle.

Comme ce fut le cas pour d'autres institutions financières, La Capitale a évolué au rythme des changements dans la société québécoise. Jean-Yves Dupéré, président du conseil et chef de la direction depuis 2003, a fait carrière comme gestionnaire dans la fonction publique pendant 35 ans. Il a aussi été membre du conseil d'administration de la mutuelle pendant 19 ans. Il rappelle dans quel contexte socioéconomique celle-ci est née.

«On était dans une société de pauvre monde, les fonctionnaires aussi. Il y avait des familles de 10 enfants et plus, les femmes restaient à la maison et le mari était le seul à gagner un salaire. Lorsque celui-ci mourait, la mère s'endettait pour payer les funérailles et restait ensuite seule avec sa peine, sans revenus et endettée. Les compagnies d'assurances existantes exigeaient le paiement d'une prime annuelle en un seul versement, ce que les fonctionnaires étaient incapables de faire avec des salaires de 200 à 300 $ par année. La mutuelle est née d'un besoin.»

Le Club des employés civils, installé juste en face du parlement, organisait des activités sociales et sportives. On lui a confié la responsabilité de gérer les sommes perçues des premiers mutualistes, à raison de 25 ¢ par paie toutes les deux semaines, pour arriver à payer la prime de six dollars par année. En 1941, le premier ministre Adélard Godbout a même accordé aux fonctionnaires le privilège d'une déduction à la source pour le paiement échelonné de la prime. À ce jour, tous les premiers ministres qui l'ont suivi ont maintenu cette pratique de la perception à la source pour la prime d'assurance vie des mutualistes, dont le nombre atteignait 207 364 à la fin de 2005. Le surintendant des assurances eut tôt fait de constater que l'arrangement avec le Club des employés civils ne convenait pas pour une compagnie d'assurances et la mutuelle dut se conformer à toutes les règles imposées aux institutions financières. À la fin de sa première année d'activités, la mutuelle avait déjà recruté 3000 membres.

Il a toutefois fallu attendre l'élection du gouvernement Lesage en 1960 et toute l'effervescence de la Révolution tranquille, qui allait donner à l'État québécois un rôle accru, pour assister à une revalorisation de la fonction publique et à la syndicalisation à partir de 1964. Les ajustements aux salaires des fonctionnaires eurent forcément un impact bénéfique sur l'assurance vie. La clientèle s'étendit aux employés de ministères nouveaux et en expansion, notamment ceux de l'Éducation, de la Santé, des Services sociaux, des Affaires municipales, ainsi qu'à ceux des sociétés d'État. Encore maintenant, une loi spéciale oblige la mutuelle à ne vendre son assurance vie qu'aux employés de l'administration publique et à leur famille. Dès 1954 fut signé le premier contrat d'assurance collective. En 2006, la clientèle de la mutuelle se trouve dans un bassin de 600 000 personnes réparties dans 900 institutions des secteurs public et parapublic québécois.

Par ailleurs, des augmentations très fortes des primes d'assurances générales ont incité la mutuelle à investir en 1975 un million pour ouvrir une filiale offrant des produits d'assurances sur la maison et les autos. Dès la première année, 6500 contrats furent signés et l'année suivante, la croissance était de 266 %. Cette filiale d'assurances générales offrait des primes plus basses que les autres compagnies d'assurances. Réal Circé, président-directeur général de La Capitale assurances générales, affirme que les statistiques montrent que les employés de l'administration publique présentent un risque moins élevé que la population en général, parce que ceux-ci ont un comportement plus sécuritaire et ont une vie plus ordonnée et plus disciplinée. Encore en 2006, cette catégorie d'assurés bénéfice d'un taux d'assurance moins élevé, et cela même à Montréal.

Quoi qu'il en soit, avant même la fin des années 1970, les autres compagnies d'assurances générales, devant le succès de cette mutuelle, ont commencé à offrir des rabais. Pour survivre à cette concurrence venant de joueurs importants, la décision fut prise en 1988 d'offrir les produits à l'ensemble de la population, mais pas avec les mêmes primes que celles offertes aux gens de l'administration publique. Sans cette ouverture, confie M. Dupéré, la mutuelle n'aurait pas pu survivre. La filiale d'assurances générales compte maintenant plus de 328 000 assurés. Outre les assurances générales habituelles contre le feu et le vol, se sont ajoutés des produits divers tels que la protection juridique, par exemple pour la défense contre un congédiement injustifié ou l'acquisition de biens de consommation de qualité impropre; il y a aussi le paiement des frais légaux dans le cas d'un règlement de succession litigieux, et divers cas de conflits entre voisins, de libelle diffamatoire, etc. La Capitale travaille actuellement à la mise au point d'un contrat favorisant la médiation en cas de conflit matrimonial, mais elle n'offre aucune assurance contre le divorce, le mari et l'épouse étant ses clients.

La loi oblige aussi la mutuelle à conserver au moins 51 % de ses actions, mais elle ne lui a jamais interdit de former un groupe financier qui pourrait aller chercher des partenaires extérieurs, ce qu'elle fit en 1988 en s'associant avec la mutuelle française GMF assurances, qui a en France exactement le même mandat que La Capitale auprès du personnel de l'administration publique. Le groupe financier peut faire des acquisitions de compagnies d'assurances desservant l'ensemble de la population. Par exemple, en 2004 La Capitale a fait l'acquisition à Québec de L'Unique, compagnies d'assurances générales pour la somme de 48 millions. En août dernier, elle acquérait Pencor Life, une filiale d'une firme américaine, qui est présente dans toutes les provinces canadiennes. GMF détient une participation de 30 % dans cette nouvelle filiale de La Capitale.

La Capitale a-t-elle des ambitions de croissance? «Nous sommes en mode d'acquisition, mais avec prudence. Nous n'avons pas besoin d'impressionner le monde avec des risques inutiles», répond M. Dupéré. Une fusion serait-elle possible? «Il faudrait que les astres soient bien alignés et qu'il y ait un besoin», dit-il. Puis, notant qu'il y a maintenant de très gros joueurs dans l'industrie de l'assurance, il ajoute ceci: «Ça va arriver un jour au Québec, il y aura un regroupement. Le temps va faire les choses.» En fait, il ne reste au Québec qu'une poignée de coopératives financières en assurances: la Fédération des caisses Desjardins, le Groupe Promutuel, SSQ groupe financier, La Capitale, L'Union-vie, La Survivance et L'Entraide. M. Dupéré est convaincu qu'un bel avenir attend les mutuelles dans l'assurance. Il y en a 1200 qui détiennent 30 % du marché aux États-Unis. Un Français sur deux est mutualiste. Au Japon, les 10 plus grandes sociétés d'assurances sont des mutuelles et possèdent 97 % du marché, alors qu'au Canada 103 mutuelles n'ont qu'une part de marché de 6 %.

Depuis la formation de son groupe financier en 1988, La Capitale n'a effectué aucun emprunt. Elle a un bénéfice accumulé de 300 millions et pourrait demain matin facilement regrouper 500 millions pour effectuer une acquisition. Son ratio de capitalisation dépasse 300 %. Mais La Capitale ne veut pas acheter ailleurs qu'au Canada. «Une bouchée à la fois», précise M. Dupéré.

Il n'y a pas que la santé financière qui soit bonne, les relations avec les employés le sont aussi. À son arrivée à la présidence en 2003, M. Dupéré promettait qu'il ne mettrait jamais d'employés à pied pour cause de rationalisation, c'est-à-dire couper des têtes pour augmenter la rentabilité. «Nos employés nous le rendent bien», constate-t-il. Sur les 1750 employés, 500 sont syndiqués et ont signé l'an passé une convention collective de cinq ans qui accorde depuis septembre 2005 l'équité salariale à tout le monde, pas seulement aux syndiqués; cela comprend les postes de cadre où les femmes commencent à prendre un peu plus de place, avec cinq vice-présidentes sur un total de 22.

Cette année, les 800 employés de La Capitale assurances générales ont pour la deuxième fois en quatre ans permis que leur employeur soit déclaré «le meilleur employeur du Québec» dans la catégorie des grandes entreprises. Cette reconnaissance s'appuie sur un sondage confidentiel auquel participent les employés de plusieurs entreprises. M. Circé, qui vient d'annoncer sa retraite après une carrière de 40 ans dans l'assurance, dont 25 à La Capitale, peut donc se retirer avec la très grande satisfaction du devoir accompli.