Wal-Mart, un symptôme américain

Un Wal-Mart en Grande-Bretagne
Photo: Agence Reuters Un Wal-Mart en Grande-Bretagne

Sam Walton, le fondateur de Wal-Mart, est sans doute moins célèbre que Mac et Dick McDonald, les inventeurs du «McDo». Mais comme les frères McDonald, Walton est de ces pionniers qui ont bouleversé le mode de vie des Américains, pour le meilleur et pour le pire. Alors qu'approche le scrutin du 7 novembre (les mid-term elections), c'est du pire qu'il est de nouveau question. Des élus démocrates reprochent au géant de la distribution, dont les quatre mille magasins accueillent chaque semaine 127 millions d'Américains, de casser les salaires, comme il casse les prix, et de violer allégrement le droit du travail.

La «walmartisation» de l'économie est un symptôme qui en dit long sur l'évolution de la société américaine. À force d'importer de Chine des montagnes de tee-shirts et de fours à micro-ondes, d'asphyxier le petit commerce et de tirer les coûts vers le bas, la modeste entreprise fondée en 1962 à Rogers (Arkansas) par Sam Walton n'a-t-elle pas déréglé l'American way of life? Autrement dit, ce qui est bon pour Wal-Mart est-il bon pour l'Amérique?

«Mister Sam», comme ses collaborateurs l'appelaient jusqu'à sa disparition en 1992, était un génie, aux méthodes innovantes et implacables : une logistique réglée comme une horloge suisse ; un suivi à la minute près des achats effectués dans les Wal-Mart Supercenters ; un réassort immédiat ; et une idée fixe : «Every day low prices «.

Ces Wal-Mart Supercenters en forme de boîte à chaussures, ouverts vingt-quatre heures sur vingt-quatre, font aujourd'hui partie du paysage américain. Le groupe emploie 1,8 million de salariés dans le monde, dont 1,3 million aux États-Unis, qu'il appelle ses «associés «. Son chiffre d'affaires, tous pays confondus, est de 312,4 milliards de dollars, soit le PIB de la Norvège.

L'entreprise, qui a son siège à Bentonville (Arkansas), a beau dégager 11,2 milliards de bénéfices annuels, ses employés gagnent en moyenne 20 000 dollars par an. À peine de quoi faire vivre une famille de quatre personnes. Le revenu de nombre d'entre eux est plus faible encore. 30 % des effectifs de Wal-Mart sont des emplois à temps partiel pour un objectif à terme, non avoué officiellement, de 40 %, cela sous la pression des marchés financiers qui ont constaté que l'action Wal-Mart avait perdu 10 % de sa valeur en trois ans.

Le roulement est rapide chez Wal-Mart, érigé en mode de gestion par un groupe qui part du constat que le coût d'un «associé» ayant sept ans d'ancienneté est «presque 55 % supérieur«à celui d'un salarié entré l'année précédente. «Alors même, affirme la direction, que leur productivité est la même.»

Mal payés, sujets à de fréquents changements d'horaires, la moitié seulement des salariés de Wal-Mart bénéficient d'une couverture santé maison. Les autres sont censés être couverts par l'assurance-maladie de leur conjoint, s'ils en ont, ou par le système public Medicaid, réservé aux nécessiteux, ce qui revient, pour Wal-Mart, à laisser cette couverture à la charge de la collectivité.

Procèdures judiciaires

Le social n'est pas le fort de Wal-Mart. On ne compte plus les procédures judiciaires engagées aux États-Unis contre le groupe pour avoir obligé ses «associés«à faire des heures supplémentaires non payées, pour avoir employé des immigrés en situation irrégulière et pour discrimination sexuelle. Qui est embauché chez Wal-Mart est aussitôt informé qu'aucune activité syndicale n'y est tolérée. Cité par le Los Angeles Times, l'un des porte-parole de la firme le reconnaît implicitement:»Notre philosophie est que seul un associé malheureux est susceptible de se syndiquer. C'est la raison pour laquelle Wal-Mart fait tout ce qu'il peut pour s'assurer que ses associés bénéficient de tout ce dont ils ont besoin.»

Cette vision des relations sociales hérisse nombre de démocrates. Avec d'autres, l'ancien candidat à la Maison Blanche, John Kerry, a pris la défense des salariés de Wal-Mart lors de la campagne pour le renouvellement partiel du Congrès. Il se demande pourquoi une entreprise comptant parmi ses actionnaires cinq des plus grosses fortunes des États-Unis (les héritiers de Sam Walton) est incapable d'assurer une couverture santé digne de ce nom à ses salariés. Quant à Hillary Clinton, qui a longtemps siégé au conseil d'administration de Wal-Mart, à l'époque où elle était la first lady de l'Arkansas, elle a refusé le chèque de 5 000 $US que la firme de Bentonville lui avait proposé pour financer sa réélection au Sénat.

Pour contrer ces critiques, Wal-Mart avait engagé comme lobbyiste Andrew Young, une figure de l'establishment noir américain, ancien ambassadeur des États-Unis à l'ONU.

Mais celui-ci a dû démissionner cet été de ses fonctions pour avoir déclaré à un journal que «les boutiquiers juifs, arabes et coréens arnaquaient depuis des années les Américains des centres-villes en leur vendant du pain rassis, de la viande infecte et des légumes défraîchis».

Habitué aux critiques, Wal-Mart joue la carte du consommateur qui trouve un réel avantage à remplir chaque semaine son chariot dans un Supercenter aux prix cassés. H. Lee Scott Jr., son p.-d.g. depuis 2000, le constate avec satisfaction: deux fois plus d'Américains font leurs courses dans un magasin Wal-Mart qu'il y a eu d'électeurs à la dernière présidentielle. Un plébiscite de tous les jours. Auteur dans les années 1980 du fameux slogan «Buy American», la firme doit aujourd'hui sa fortune au «Made in China». Chaque année, elle importe de là-bas pour 18 milliards de dollars de produits manufacturés.

Ce chiffre atteint les 20 ou même les 30 milliards si l'on prend en compte ce qu'elle achète à ses fournisseurs américains qui, eux aussi, font fabriquer en Chine, des perceuses Black & Decker aux poupées Barbie. Lorsqu'on sait que le déficit américain à l'égard de Pékin est de 154 milliards de dollars, cela signifie que Wal-Mart y contribue pour près de 20 %.

Ce dumping de Wal-Mart n'a pas que des inconvénients. Une étude du cabinet d'études indépendant Global Insight montre que sur la période 1995-2004, le groupe a freiné les salaires de 2,2 % aux États-Unis et les prix de 3,1 %.

Mais cette contribution à la lutte contre l'inflation a un coût humain. Wal-Mart pèse si lourd qu'il contraint nombre d'entreprises américaines à s'aligner sur ses pratiques sociales et commerciales, sous peine de n'être plus compétitives. En un mot, les gens de Bentonville tirent vers le bas la qualité de vie des Américains. Comme salariés, ceux-ci maudissent le modèle Wal-Mart. Comme consommateurs, ils le bénissent.

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