À quelques jours du salon de Detroit - GM et Ford malmenés sur leurs terres américaines

Des pertes annuelles de cinq milliards ne sont pas exclues pour GM.
Photo: Des pertes annuelles de cinq milliards ne sont pas exclues pour GM.

Detroit — General Motors et Ford, piliers centenaires de l'industrie automobile, n'ont jamais été à ce point malmenés sur leurs terres américaines, et abordent le salon de Detroit (du 8 au 22 janvier) marqués par la perspective de restructurations drastiques.

«GM et Ford sont mis en difficultés en Amérique du Nord comme jamais par le passé, à la fois au niveau de l'exploitation et financièrement», constate Scott Sprinzen, de l'agence de notation Standard and Poor's (S&P). Il souligne que, parmi les «Big Three» du secteur automobile américain, seul Chrysler (groupe DaimlerChrysler) «se comporte mieux pour l'instant», gagnant même quelques parts de marché «grâce au succès de ses nouveaux produits».

Ces fortunes diverses se reflètent dans les bilans. Alors que Chrysler affiche encore des comptes dans le positif — même si «les marges restent faibles» d'après S&P —, GM et Ford ont vu leurs pertes en Amérique du Nord dépasser un milliard de dollars au troisième trimestre 2005.

Pour GM, sur cette unique région, des pertes annuelles de cinq milliards ne sont pas exclues, ni même un risque de mise en faillite à terme «si les tendances récentes persistent», avertissait mi-décembre S&P, en enfonçant encore davantage la dette du constructeur dans la catégorie des investissements à risques. Afin de réduire ses coûts, GM va supprimer jusqu'à 30 000 emplois d'ici la fin 2008.

Ford, de son côté, doit dévoiler courant janvier les détails d'une vaste restructuration. Selon la presse américaine celle-ci pourrait se traduire par la fermeture d'au moins 10 usines et le même nombre de postes supprimés que GM.

Malgré le renchérissement de l'essence dans le sillage du pétrole brut (le prix du baril a doublé en deux ans), les ventes de voitures neuves aux États-Unis ne fléchissent pas encore. Les chiffres définitifs de 2005 devraient montrer un maintien à environ 17 millions d'unités écoulées. Mais les parts de marché de GM et Ford ne cessent de décliner, ramenant les «Big Three» à moins de 60 % contre près de 67 % en 2000.

«Les constructeurs nationaux souffrent d'un manque de sang neuf dans leurs départements design, et sortent des voitures et utilitaires bien conçus mais ennuyeux», avance David Healy, expert de la firme Burnham Securities.

Les concurrents asiatiques s'en sortent mieux car ils privilégient davantage les petites voitures, à la mode en ville. Ils résistent ainsi bien mieux à la désaffection pour les 4x4 gourmands en essence, ne sont pas forcés de déstocker au plus vite via des rabais monstres très douloureux pour les profits.

Selon le cabinet Harbour Consulting, le japonais Toyota a ainsi dégagé en moyenne un bénéfice de 1488 $US par véhicule vendu en Amérique du Nord au premier semestre 2005, quand GM devait déplorer une perte de 1227 $US.

En outre, le développement de la production étrangère sur le sol américain lui donne une force accrue: ces constructeurs "peuvent mieux s'adapter aux goûts et préférences des Américains tout en se préservant des fluctuations de monnaies", note Efraim Levy, de S&P. Il rappelle qu'en 2005, Hyundai a été le premier constructeur sud-coréen à ouvrir une usine aux États-Unis, tandis que le japonais Toyota doit inaugurer en 2006 au Texas son sixième site de production nord-américain.

Ces nouvelles usines s'ouvrent généralement dans le Midwest ou le sud, où «les lois du travail rendent plus difficiles l'organisation des syndicats», relève Dana Johnson, économiste à la Comerica Bank. Dans le Michigan, berceau nordiste de l'automobile, les conditions salariales négociées par des syndicats puissants expliquent aussi pourquoi les trésoreries des géants GM et Ford sont si mal en point.

Asie en pole position

Le salon automobile de Détroit, grand rendez-vous annuel de cette industrie en Amérique, démarre donc ce week-end avec, en vedettes principales, des constructeurs asiatiques tirant le meilleur parti d'une concurrence de plus en plus intense.

Les experts s'attendent à ce que Toyota dépasse GM comme premier fabricant automobile du monde en 2006, profitant notamment du lancement d'une version hybride (utilisant essence et électricité) de sa très populaire Camry, qui est déjà le modèle le plus vendu aux États-Unis.

De leur côté, GM et Ford, actuellement en crise profonde en Amérique du Nord, espèrent regagner des parts de marché avec la commercialisation de nouveaux 4x4 tape-à-l'oeil, tels le Cadillac Escalade ou le dernier Ford Explorer. «Les deux années qui viennent vont vraiment être décisives» pour les deux géants américains, estime Dana Johnson, économiste à la Comerica Bank à Detroit. «Ils doivent absolument prouver qu'ils peuvent se maintenir sur leur marché car les réductions de coûts ne sont pas tout.»

Le grand point d'interrogation en 2006 concerne les prix de l'essence. Vont-ils ou non continuer à tirer vers le bas les ventes de 4x4? GM comme Ford doivent leurs pertes gigantesques de l'année 2005 à une désaffection pour les 4x4 de loisirs très gourmands en carburant, qui sont également les véhicules dégageant les meilleures marges bénéficiaires.

Pour se redresser, les deux groupes envisagent des suppressions d'emplois par dizaines de milliers. Mais les économies qu'ils pourront réaliser dépendent aussi de leur capacité à renégocier avec le syndicat de branche des contrats arrivant à échéance en 2007.

Désormais, les constructeurs américains sont défiés chez eux par une production étrangère de plus en plus attirée par le premier marché du monde. «Cette année va être celle de la poursuite de la percée des Sud-Coréens» aux États-Unis, prédit Peter Morici, professeur d'économie à l'Université du Maryland. «Hyundai est prêt pour prendre Chevrolet et Pontiac à la gorge car il propose des modèles plus attrayants avec une meilleure garantie.»

La Chine se prépare également à faire sa grande entrée sur le marché américain. Geely exposera cette année au salon de Detroit — une première pour les fabricants chinois —, avant le lancement en 2008 d'une berline 5 places.

À l'inverse, la santé des Européens est moins éclatante, souligne M. Morici, citant les difficultés de Mercedes-Benz (groupe DaimlerChrysler) désormais nettement distancé par son rival allemand BMW. C'est un autre des grands faits notables du moment, selon l'expert.

Près de 40 nouveaux modèles seront présentés dimanche, lundi et mardi aux plus de 6800 journalistes attendus pour le North American International Auto Show. L'édition 2006 du salon sera ensuite ouverte au public du 14 au 22 janvier.

Parmi les nouveautés, indique Rebecca Lindland, du cabinet d'études Global Insight, «il y aura certainement davantage de +crossover+ montrés [véhicules combinant carrosserie de 4x4 et motorisation de berline, ndlr], plus de voitures hybrides et de petites berlines».

En outre, les visiteurs découvriront, parmi ces nouveaux modèles, 12 «voitures concepts», qui n'iront sur les chaînes de fabrication qu'en cas de bon accueil par les médias et le public. Ces prototypes sont souvent conçus pour «draguer» le public jeune en surfant sur les modes actuelles, selon Mme Lindland.

Un des exemples emblématiques est un cabriolet sport que prévoit de montrer Nissan: il intègre dans l'habitacle la console de jeux vidéo Xbox 360 de Microsoft pour que le conducteur, à condition d'être à l'arrêt, puisse simuler une course automobile en utilisant un vrai volant et de véritables pédales.