La course aux ressources naturelles risque de déraper

Une Indienne transporte de l’eau potable. Certains prédisent que les réserves d’eau potable ne suffiront plus d’ici 50 ans.
Photo: Agence Reuters Une Indienne transporte de l’eau potable. Certains prédisent que les réserves d’eau potable ne suffiront plus d’ici 50 ans.

La course aux ressources naturelles est en train de s'accélérer entre les pays et elle pourrait très mal tourner s'ils n'apprennent pas à coopérer plutôt que de se faire la guerre en la matière.

«On se retrouve aujourd'hui dans une situation qui n'est pas sans rappeler la période qui a précédé la Première Guerre mondiale», a observé hier en entrevue au Devoir l'Américain Michael Klare, professeur d'études stratégiques et collaborateur régulier des publications Current History, The Nation et Foreign Affairs lorsqu'il est question de conflits et ressources naturelles. «La lutte pour l'accès et le contrôle des ressources naturelles est depuis longtemps un élément central dans le rapport entre les nations, prend-il soin de noter, mais ces tensions sont aujourd'hui exacerbée par une série de facteurs.»

L'un d'eux est la simple croissance démographique qui devrait faire passer en moins de cinquante ans le total d'humains sur la planète de 6,2 milliards à 9,3 milliards et qui ne manquera pas de rendre de plus en plus précieuses des ressources comme l'eau et les terres arables. On en trouve même pour prédire que les réserves d'eau potable suffiront alors à peine à répondre aux besoins.

Un autre facteur est la mondialisation qui a pour effet de favoriser le développement rapide de nouvelles économies, comme la Chine, l'Inde ou le Brésil, et qui répand dans le monde la culture de consommation occidentale. «Il y a, par exemple, présentement, environ un milliard d'automobiles sur les routes à travers le monde, dit le professeur Klare. On estime qu'il y en aura 500 millions de plus dès 2025. Cela fait autant d'essence, d'acier, de verre et de plastique de plus dont on aura besoin. Et je ne parle pas des simples besoins d'énergie qui nécessitent, en Chine, à chaque année, la construction de nouvelles centrales électriques au charbon.»

Et puis il y a aussi l'effondrement de l'empire soviétique et la fin de la guerre froide qui ont amené une grande reconfiguration de la carte géopolitique. «Je témoignais devant un comité du Congrès sur la sécurité, hier, à Washington», raconte l'expert qui sera l'un des conférenciers invités au colloque Ressources naturelles et conflits contemporains organisé par la Chaire Raoul-Dandurand et qui se tiendra aujourd'hui et demain au Pavillon Sherbrooke de l'Université du Québec à Montréal. «On y parlait de la Russie. Mais pas en termes de menace nucléaire ou de bloc idéologique. On se demandait comment les États-Unis devraient s'y prendre pour s'assurer l'accès à ses ressources pétrolières et gazières.»

Nécessaire coopération

Si le Pentagone s'intéresse tellement à la Chine ces temps-ci, poursuit-il, c'est principalement parce qu'on y voit un adversaire dans le contrôle des ressources pétrolières mondiales et des routes d'approvisionnement. Et il ne faut pas chercher d'autres raisons aux redéploiements de forces militaires auxquels procèdent les États-Unis, la Russie et la Chine par les temps qui courent en Asie centrale. Le fait que de plus en plus d'analystes estiment qu'on atteindra bientôt la capacité limite de production des réserves mondiales de pétrole, et qu'il s'ensuivra un déclin inéluctable, n'arrange rien à l'affaire.

Dans les pays où les ressources naturelles sont les seules richesses économiques, cette course pour leur contrôle tourne trop souvent aux luttes de pouvoir violentes, parfois à la guerre civile. On pense au pétrole du Nigeria, mais on pourrait aussi mentionner l'eau au Moyen-Orient, les diamants de la Sierra Leone et de l'Angola ou encore le bois au Liberia et au Cambodge. Ailleurs, la lutte se fait généralement à travers les marchés et le pouvoir de l'argent. «Ce sont les plus riches qui s'accaparent les ressources, constate Michael Klare. On voit, par exemple, que les récentes hausses des coûts de l'énergie ont aujourd'hui pratiquement mis hors jeu certains cultivateurs.»

Les règles du marché ont un avantage, précise-t-il. La pénurie croissante de ressources naturelles a pour effet d'augmenter les prix et de rendre économiquement plus attrayante la recherche de nouvelles technologies plus efficaces ou alternatives. «Mais cela ne suffira pas, pense-t-il. L'ampleur du problème est trop vaste, les changements nécessaires trop importants.»

Les gouvernements devront avoir le courage de procéder à de profondes remises en cause des pratiques actuelles. Ils devront aussi apprendre à se parler entre eux, et à coopérer plus étroitement au sein de forums bilatéraux et multilatéraux. «Les États-Unis et la Chine ont amorcé un rapprochement en ce sens, dit-il. Il est question d'une coopération technique dans la recherche de nouvelles technologies. Mais on devra faire plus. On parle d'un New Deal. On n'a pas le choix.»

Canada: le temps

de réfléchir

Pays exceptionnellement riche en ressources naturelles, le Canada n'est pas dispensé pour autant de l'obligation de réfléchir à ces questions. Premièrement parce que ces ressources ne sont pas réparties également sur l'ensemble du territoire, compliquant d'autant les rapports politiques et économiques entre les provinces, sans parler du travail d'un gouvernement central qui voudrait répartir la richesse. Mais aussi parce qu'il faudra bien, un jour ou l'autre, se fixer une ligne de conduite pour faire face aux Américains, Chinois et autres étrangers qui se pressent déjà pour avoir accès aux ressources canadiennes.

«Les Canadiens devront décider s'ils veulent simplement vendre aux plus offrants leur pétrole, leurs mines ou leur eau, au risque de voir leurs ressources épuisées au bout de 50 ans, ou s'ils veulent se donner des balises et des principes qui leur permettraient de voir à plus long terme tout en essayant de mieux répartir cette richesse. Je ne pense pas que les Canadiens aient encore bien réfléchi à ces questions.»