Gagner au change

Il va de soi qu’un repli du dollar américain fait généralement sourire le voyageur canadien. Dans le cas d’un investissement, toutefois, le phénomène est moins joyeux.
Photo: Agence Reuters Il va de soi qu’un repli du dollar américain fait généralement sourire le voyageur canadien. Dans le cas d’un investissement, toutefois, le phénomène est moins joyeux.

La Bourse de Montréal, qui évolue depuis 1999 dans l'univers incompris mais florissant des produits dérivés, a lancé hier l'option sur devises, sorte de «police d'assurance» qui permettra de se protéger des variations des taux de change entre le huard et le dollar américain. Ou d'en profiter. Loin d'être réservée aux initiés, elle cible à la fois les grandes institutions, les petites et moyennes entreprises (PME)... ainsi que l'investisseur individuel.

Il va de soi qu'un repli du dollar américain fait généralement sourire le voyageur canadien. Dans le cas d'un investissement, toutefois, le phénomène est moins joyeux. Imaginez le scénario suivant. L'investisseur achète des actions d'un fabricant américain fictif, disons World Paperclips & Tires, en septembre 2004. Depuis un an, le cours de l'action a grimpé de 8 % à la Bourse de New York. Une bonne affaire? En apparence, oui.

Mais entre-temps, le dollar américain a perdu des plumes. Alors qu'il valait un peu plus de 1,27 $ canadien il y a un an, il ne vaut que 1,17 $ aujourd'hui. Une baisse de 8 %. Le problème est le suivant: lorsque l'investisseur revendra ses actions pour empocher son profit, il devra tout reconvertir en dollars canadiens et empochera beaucoup moins que si le taux de change était demeuré stable. Résultat: la valeur de son investissement, dans les faits, n'a pas crû de 8 %, mais carrément fondu. L'option sur devises vient gérer ce risque et donne à l'investisseur la possibilité de fixer son propre taux de change à l'avance afin de neutraliser les pertes. Comment? Dans le cas mentionné plus haut, par exemple, il aurait fallu acheter une option de vente, dont la valeur augmente au fur et à mesure que le dollar américain recule. (voir autre texte)

L'instrument, dit-on, s'adresse à plus de monde qu'on ne l'imagine. «Les options sur devises sont admissibles dans un régime enregistré d'épargne-retraite (REER)», dit Léon Bitton, vice-président à la recherche et au développement de la Bourse de Montréal. Elles sont également admissibles dans les fonds enregistrés de revenu de retraite (FERR), dans les régimes enregistrés d'épargne-études (REEE) et dans les régimes de participation différée aux bénéfices (RPDB).

Composante étrangère

S'il mentionne les REER, c'est pour une raison fort importante: Ottawa a cessé d'interdire aux investisseurs canadiens de gérer un portefeuille dont la composante étrangère dépasse 30 %. L'annonce a été faite lors du budget fédéral du ministre Ralph Goodale au mois de février. «Si vous avez, dans votre REER, des actions libellées en dollars américains, et surtout dans le contexte de l'abolition du 30 %, on s'attend à ce que les investisseurs canadiens puissent avoir de plus en plus de titres étrangers dans leur REER. L'option est donc très importante pour gérer ce genre de risque.»

La demande pour ce genre de produit n'est pas venue d'investisseurs individuels. «La demande venait des courtiers et des conseillers en placement. Ils nous disaient que leurs clients avaient une opinion sur l'évolution des devises, et que ça serait bien d'avoir un produit à leur offrir.» La Bourse de Montréal s'est donc mise au travail, de sorte que lorsqu'Ottawa a aboli ses 30 % en février dernier, le projet était déjà en branle. «C'est venu confirmer ce qu'on pensait déjà, à savoir qu'une telle option avait sa place.»

Police d'assurance

M. Bitton compare l'option sur devises à une sorte de police d'assurance qui s'adresse tout autant aux PME. Il cite une étude publiée en mai dernier par la Chaire Desjardins en gestion des produits dérivés de l'UQAM. Le rapport signalait que 61 % des entreprises s'inquiétaient des variations des taux d'intérêt, des devises et des matières premières mais que seulement 10 % s'en protégeaient avec des options ou des contrats à terme. Dans le secteur manufacturier, plus exposé aux exportations et aux jeux parfois désagréables des devises, ce sont 26 % des PME qui se prémunissaient contre les risques financiers.

En gros, les sondeurs se sont fait dire que les produits dérivés étaient trop compliqués. «On n'a pas réussi à faire ce que l'assurance a fait, c'est-à-dire faire comprendre que les primes d'assurance ne sont pas de l'argent jeté par les fenêtres mais de l'argent placé», avait alors indiqué au Devoir le titulaire de la Chaire, Nabil Khoury.

Mais le concept d'une option de vente ou d'achat reste nébuleux pour bien des gens. Cet instrument financier devient toutefois plus accessible. Les options sur devises reposeront sur une valeur nominale de 10 000 $US. Alors qu'elles étaient traditionnellement offertes par des banques, on les trouve désormais chez des maisons de courtage et on peut s'en procurer par l'entremise d'un service de courtage à escompte. Pour sensibiliser le grand public, la Bourse de Montréal, consciente du défi, entreprend ces jours-ci une campagne de publicité de manière à au moins signifier à l'investisseur l'existence d'une telle chose.

La direction de la Bourse s'attend à ce que la popularité de l'option croisse graduellement et prévoit de 500 à 1000 contrats par jour dans les premiers mois. L'autorisation que la Bourse a reçue lui permettrait à terme de lancer des options sur devises en euros, mais la date pour un tel projet demeure indéterminée pour l'instant.

Pour mettre en marché l'option sur devises, la Bourse de Montréal a dû suivre le processus réglementaire régi par l'Autorité des marchés financiers, mais certains aspects plus techniques ont également nécessité le feu vert de la Commission des valeurs mobilières de l'Ontario.