Perspectives: Ouvrir la trappe

Il est un mythe tenace voulant que l'économie soit un grand jeu à somme nulle dans lequel l'enrichissement des uns tiendrait nécessairement à l'appauvrissement des autres. Il apparaît toutefois que c'est globalement le contraire qui est vrai, et qu'un bon moyen de s'enrichir est de réduire la pauvreté des autres.

La lutte contre la pauvreté et les inégalités sociales est d'abord et avant tout une question de principe, bien entendu. Mais c'est aussi une question de simple intérêt économique à long terme, a rappelé la semaine dernière la Banque mondiale en dévoilant l'édition 2006 de son Rapport sur le développement dans le monde.

«L'équité est un élément complémentaire de poursuite de la prospérité à long terme», peut-on lire dans le document de 340 pages intitulé: Équité et développement [www.banquemondiale.org]. «Les institutions et politiques qui visent à promouvoir l'égalité des chances, [c'est-à-dire] à donner à tous les membres du corps social les mêmes possibilités de devenir socialement actifs, politiquement influents et économiquement productifs, contribuent à promouvoir une croissance et un développement durable», poursuit-on.

D'un strict point de vue de développement économique, les inégalités socio-économiques ont principalement deux effets néfastes sur une société, explique-t-on. Ils tendent, tout d'abord, à laisser à la marge des pans entiers de la population qui n'ont pas accès à l'éducation, aux soins de santé ou aux infrastructures nécessaires pour apporter leurs contributions au développement du pays. Cette situation pourrait n'être que passagère, mais elle tend, plutôt, à devenir permanente et à se transformer en véritable «trappe à inégalité».

C'est que pareil contexte confère également une influence disproportionnée à la minorité des possédants qui en profitent pour fausser à leur avantage les règles du jeu. Il s'en suit l'établissement de cadres politiques, économiques et financiers incapables d'assurer les conditions nécessaires à une saine concurrence ou de juger au mérite les occasions d'affaires qui se présentent à elles. Des cadres qui privilégient systématiquement l'arbitraire et l'immobilisme, favorables aux establishments, au détriment de l'innovation et de la performance, dont sont faites les économies prospères.

«Lorsque des segments entiers de la population restent en marge du processus de développement, qu'ils ne reçoivent pas une éducation décente, qu'ils n'ont pas d'occasion d'investissement, que leurs droits de propriété sont bafoués, et qu'ils n'ont pas le même poids politique ni la même capacité à influencer leur gouvernement, ces gens-là vont forcément moins innover et moins investir, a déclaré l'un des principaux auteurs du rapport de la Banque mondiale, Francisco Ferreira. On assiste alors à un grand gaspillage du potentiel humain productif de la société.»

Pour contrer la trappe, dit la Banque mondiale, et s'assurer une meilleure croissance économique à long terme, l'État doit d'abord commencer par se défaire de l'emprise des élites économiques et se mettre à l'écoute des besoins du plus grand nombre. Cela l'amènera à recourir à la taxation pour financer des hôpitaux, des écoles et des services sociaux particulièrement destinés aux groupes les plus vulnérables de la société. Il procédera également à la réforme de la justice, de la propriété foncière, du crédit ou encore du Code du travail, afin que les chances de tous soient un peu plus égales.

Du local au global

Ce portrait des problèmes de politique intérieure que vivent plusieurs sociétés ne va pas sans rappeler la situation qui prévaut entre pays riches et pays pauvres sur la scène internationale. Là aussi la puissance économique et l'influence politique ne sont pas également réparties entre tous. Là aussi les règles du jeu ne profitent pas à tous. Là aussi s'en trouve-t-il plusieurs apparemment condamnés à rester prisonniers à jamais de la trappe à inégalités.

Certains diront que si des pays sont tellement riches, c'est uniquement parce qu'ils exploitent tous les autres, et que le jour où les pays pauvres prendront leur place dans le concert des nations, les pays développés pourront sonner le glas de leur vie de pacha.

On pourrait toutefois faire le pari que ce qui est vrai pour les économies nationales devrait l'être aussi pour l'économie mondiale. C'est-à-dire que loin de profiter globalement de la pauvreté de centaines de millions d'Africains, d'Asiatiques ou de latino-américains, les pays riches se trouvent ainsi privés d'autant de travailleurs, d'entrepreneurs et de clients avec lesquels ils pourraient faire de bonnes affaires.

Après tout, ce n'est pas à l'Afrique ou à la Chine que les États-Unis vendent 51 % de leurs exportations, l'Europe de l'Ouest, 76 %, et le Canada, 90 %, mais à leurs vis-à-vis américains, européens, canadiens et japonais. La première économie mondiale pourrait même, à la limite, presque se passer du reste de la planète, un peu moins de 90 % du PIB américain reposant uniquement sur l'économie intérieure. Quant à la Chine, ou l'Inde, tout le monde comprendra pourquoi il serait beaucoup plus intéressant, économiquement, pour les pays riches comme pour tout le monde, si leurs populations n'étaient pas si pauvres et appartenaient plutôt majoritairement à la classe moyenne.

La Banque mondiale y va, là encore, des mêmes recommandations. Il faut, dit-elle, donner une voix plus forte aux pays en voie de développement dans l'établissement des règles internationales. On doit rendre ces dernières plus équitables. Il faut augmenter l'aide au développement. On doit permettre aux pays pauvres d'utiliser plus largement les médicaments génériques pour soigner leurs populations. Il faut permettre une plus grande mobilité internationale de leurs travailleurs non qualifiés.

Il faut faire tout cela au nom de la morale ou des droits de l'homme, bien sûr. Mais on peut le faire aussi pour des raisons beaucoup plus terre-à-terre et égoïstes, c'est-à-dire par simple intérêt économique.