Alouette, la dernière aluminerie québécoise?

Source Alouette
La phase II de l’aluminerie Alouette a officiellement été inaugurée cette semaine.
Photo: Source Alouette La phase II de l’aluminerie Alouette a officiellement été inaugurée cette semaine.

Les célébrations de l'inauguration de la phase II de l'aluminerie Alouette qui ont lieu tout au long de la semaine à Sept-Îles se termineront demain soir par un feu d'artifice, le dernier peut-être pour l'industrie de l'aluminium présente au Québec depuis une centaine d'années. Pour un certain temps du moins, l'arrivée de nouvelles alumineries semble vraiment improbable.

Pour la cérémonie d'inauguration proprement dite mardi dernier, il y avait à Sept-Îles des centaines d'invités, certains venus «des quatre coins du monde», comme le soulignait le premier ministre Jean Charest en prenant la peine d'ajouter que «la naissance d'un géant, ça n'arrive pas très souvent». Et pourtant, les gens de l'industrie ont bien remarqué que ni Thierry Vandal, président d'Hydro-Québec, ni André Boulanger, président d'Hydro-Québec Distribution, n'étaient présents à cet événement, bien que Alouette devienne le deuxième plus important client de cette société d'État. Cette absence est interprétée comme une confirmation d'un message souvent répété qu'Hydro-Québec ne veut plus accorder de contrats pour ses gros clients énergivores au tarif L de 3,8 ¢ le kWh.

Pour sa part, à l'occasion de cette fête septilienne, le premier ministre s'est plutôt adonné à une sorte de valse hésitation, insistant d'une part sur le peu d'énergie disponible pour de nouveaux grands projets, mais ouvert d'autre part à reprendre des discussions avec Alcoa qui aurait bien voulu obtenir lui aussi, tout comme Alouette, un bloc de 500 MW pour agrandir son aluminerie de Baie-Comeau. Il semble que les négociations aient achoppées sur une clause d'indexation du tarif L qu'Alcoa n'acceptait pas, parce que ses installations de Baie-Comeau sont plus anciennes et davantage énergivores, alors que l'aluminerie d'Alouette, beaucoup plus moderne est moins énervigore et donc moins affectée par une clause d'indexation, laquelle contient du reste un maximum de 2 % par année.

Faudrait-il en déduire que le signal d'ouverture lancé par M. Charest signifierait que cette clause d'indexation serait devenue négociable? Quoi qu'il en soit, le premier ministre a généralement une réponse automatique chaque fois qu'on lui pose une question concernant les tarifs. «C'est une bonne question pour la Régie de l'énergie».

La transformation

Par ailleurs, dans les commentaires qu'il a faits à l'occasion de son passage à Sept-Îles, le premier ministre a particulièrement insisté sur une condition qui est désormais incontournable pour tout nouveau projet d'aluminerie, à savoir des retombées sous forme d'emplois créés par des entreprises de deuxième et de troisième transformation de l'aluminium, en particulier dans les régions concernées où seraient érigées ces nouvelles alumineries.

Alouette et son actionnaire principal, Alcan avec une participation de 40 %, se sont engagés à créer dans un délai de 10 ans (à partir de 2002) 1010 emplois dans la transformation, soit 160 sur la Côte-Nord, environ 300 au Saguenay-Lac-Saint-Jean et le reste, ailleurs au Québec. À défaut de remplir cet engagement, il y aura une pénalité de 100 000 $ par emploi non créé. «Nous allons suivre cela de très près», a promis M. Charest.

Pour l'instant, on en est encore aux étapes préliminaires pour remplir cet engagement. Joe Lombard, président et chef de la direction d'Alouette a candidement avoué qu'il avait eu peu de temps à accorder à cette préoccupation et que sa priorité avait été de compléter les travaux de la phase II. Yvon D'Anjou, un ancien cadre d'Alcan, qui est maintenant président du conseil d'Alouette, a reconnu que cet engagement ne sera pas facile à remplir.

Ghislain Lévesque, maire de Sept-Îles, se montre particulièrement intéressé à atteindre cet objectif de 160 emplois nouveaux dans la transformation de l'aluminium sur la Côte-Nord. La municipalité s'intéresse déjà à un certain nombre de petits dossiers portant notamment sur une fonderie, sur la fabrication d'équipements et de petites embarcations. En plus, il se pourrait que la Société de la vallée de l'aluminium du Saguenay-Lac-Saint-Jean qui a pour mission la production et la transformation de l'aluminium s'étende jusque sur la Côte-Nord. «Nos économies sont très liées et ensemble nos régions comptent pour au moins 75 % de l'aluminium produit au Canada», souligne, M. Lévesque.

Pour sa part, l'industrie est d'accord avec cette condition d'exiger des retombées, affirme Christian Van Houtte, président de l'Association de l'aluminium du Canada (AAC). Il rappelle qu'après les grands chantiers de la Baie-James, il y avait d'importants surplus d'énergie et aucune exigence de transformation n'était imposée aux alumineries. Il souligne aussi que pendant très longtemps, aussi bien en amont qu'en aval, Alcan a toujours créé des emplois en plus de ceux venant avec ses alumineries.

En revanche, M. Van Houtte en a long à dire sur le peu d'intérêt ici pour l'utilisation de l'aluminium. Par exemple, en Allemagne et en Grande-Bretagne, on a construit des stades en aluminium dont un de 90 000 sièges, alors qu'à Montréal, la Régie des installations olympiques a refusé un toit en aluminium que lui proposait le Groupe Roche. À part la Place Ville-Marie et la maison Alcan, l'aluminium est absent des édifices. Il y a, en Amérique du Nord, 225 000 viaducs à refaire. Au Québec, on fait encore des viaducs en béton et en acier, ce qui est long à construire, alors qu'aux États-Unis, on installe un viaduc en aluminium en une nuit.

En ce qui concerne la disponibilité d'énergie pour construire de nouvelles alumineries, l'AAC s'est montrée plutôt discrète jusqu'à maintenant, mais «là on trouve ça moins drôle», avoue M. Van Houtte, qui conteste «la théorie» selon laquelle il serait plus rentable pour le Québec qu'Hydro exporte davantage d'électricité à prix élevé plutôt que d'en vendre aux alumineries au tarif L. L'AAC a expliqué sa position sur cette question dans un mémoire présenté à la Régie de l'énergie le printemps dernier.

Entre autres arguments, il y a celui du rôle des alumineries dans l'économie de certaines régions. Pour citer le cas d'Alouette, dans une ville d'environ 30 000 habitants, les retombées sont considérables, soit 217 millions pendant la construction et, à partir de 2006, une masse salariale de 80 millions, des achats locaux de 70 millions et des retombées de 288 millions dans la région; au total 2360 emplois directs et indirects.

Or, fait valoir l'AAC, en exportant l'énergie, il n'en restera pas ou peu pour cet appui aux régions. «Paradoxalement, les régions se vident. Les industries de la pêche et de la forêt sont en régression, Murdochville a fermé, Magnola aussi, et le meuble et le textile. Il n'y a qu'un secteur qui est prêt à faire des choses dans les régions et il se fait limiter. Il y a trois milliards en projets que l'industrie de l'aluminium pourrait réaliser», s'exclame le président de l'AAC. Il y a l'agrandissement d'Alcoa à Baie-Comeau (un milliard) et de son autre aluminerie à Deschambault (1,5 milliard). Il pourrait y avoir éventuellement des ajouts de lignes aux usines d'Alma et de Bécancour.

Pendant qu'on ne fait rien ici, pour toutes sortes de raisons environnementales et autres, poursuit M. Van Houtte, les alumineries poussent ailleurs sur notre planète. Alcan est partenaire d'un groupe qui installe une centrale de gaz naturel de 800 MW pour produire 500 000 tonnes d'aluminium par année à Oman. Au Bahreïn, on ouvrira l'an prochain une aluminerie d'une capacité de 1,2 million de tonnes. À défaut de pouvoir grandir ici, Alcoa et Alcan vont faire de la prospection en Chine. «Tout ce qu'on ne fait pas ici ne reviendra jamais», conclut le porte-parole de l'industrie.