La concurrence chinoise fait souffrir la chaussure française et italienne

Inquiets quant au maintien de leurs emplois, des salariés du fabricant de chaussures français Stéphane Kélian-Charles Jourdan ont manifesté récemment près des installations du groupe à Romans-sur-Isère.
Photo: Agence France-Presse (photo) Inquiets quant au maintien de leurs emplois, des salariés du fabricant de chaussures français Stéphane Kélian-Charles Jourdan ont manifesté récemment près des installations du groupe à Romans-sur-Isère.

Paris et Rome — L'industrie française de la chaussure, en perte de vitesse depuis dix ans, est durement frappée par la concurrence, notamment chinoise, comme vient de le montrer le dépôt de bilan de deux fleurons du secteur, Stéphane Kélian et Charles Jourdan.

«Je redoute la fin de la chaussure française, affirme Patrick Moniotte, président de la Fédération française de la chaussure. Si nous continuons ainsi, nous allons finir par perdre notre savoir-faire, notre capacité à développer des marques, des brevets et des produits de qualité.»

Depuis 1994, la production française de chaussures a été divisée par trois, selon des statistiques de la Fédération. La France, qui produisait alors 155 millions de paires, n'en fabriquait plus que 53,3 millions en 2004. Parallèlement, 127 millions de paires de chaussures chinoises ont été importées en France en 2004 contre 83 millions en 1994 et les exportations chinoises vers la France ont bondi de 40 % depuis janvier.

Romans-sur-Isère, petite ville de 33 000 habitants dans le sud-est de la France, considérée comme «la capitale de la chaussure de luxe», risque ainsi de perdre plus de 500 emplois et deux marques emblématiques du luxe français. «C'est triste. Charles Jourdan a chaussé tous les grands de ce monde. C'est un nom magique, c'était le fleuron», explique Monique Tabarin, entrée dans la société en 1966.

À l'âge d'or de Romans, le secteur de la chaussure de luxe a compté jusqu'à 200 entreprises.

Redoutable concurrence

L'industrie chinoise est surtout active dans le secteur de la chaussure bas de gamme et milieu de gamme, mais elle commence à s'attaquer à des niches jusqu'à présent protégées, comme la chaussure de luxe ou la chaussure orthopédique. «La concurrence chinoise est incontestablement redoutable pour des produits où il y a un certain volume — chaussures de ville homme, femmes et enfants», souligne M. Moniotte. «Mais on s'aperçoit que les Chinois sont également capables de développer des ateliers dans lesquels les volumes sont de plus en plus étroits», relève-t-il.

Pourtant, le dernier grand nom de la chaussure de luxe à Romans, Robert Clergerie, repris par son fondateur au début de l'année, ne croit pas à la fatalité. «Nous avons fait de la fabrication française notre cheval de bataille. Nous voulons faire une production haut de gamme, basée sur un savoir-faire français pour faire des produits "made in France"», a expliqué à l'AFP Jean-Louis Gony, président du directoire de Robert Clergerie.

Le groupe réalise la moitié de son chiffre d'affaires en Europe, 30 % en Amérique du Nord et le reste principalement en Asie. «En France les coûts de production sont de 30 à 40 % plus élevés que ceux observés dans d'autres pays. Pour s'en sortir, il faut miser sur une grande créativité et des produits avec une forte valeur ajoutée», estime M. Gony.

Selon la Fédération de la chaussure, les écarts de salaires vont de 1 à 13 entre la France et la Lituanie et de 1 à 33 entre la France et la Chine. Devant cette concurrence accrue, le secteur tente depuis plusieurs années de se restructurer et de s'adapter en délocalisant tout ou partie de sa production, notamment la tige ou le dessus des chaussures.

Made in Italy

La chaussure made in Italy, symbole de raffinement dans le monde entier, se meurt également, écrasée par les importations chinoises et seuls quelques fabricants résistent, souvent au prix de délocalisations.

L'ampleur de la crise traversée par ce secteur qui emploie 150 000 personnes dans la péninsule a été révélée en août avec l'annonce d'une baisse de 14 % de la production. Près de 8000 personnes ont perdu leur emploi au cours du premier semestre et entre 30 000 et 40 000 autres sont menacées de le perdre d'ici à la fin de l'année, selon les chiffres officiels.

Si le groupe Tod's de l'industriel Diego della Valle résiste, d'autres fabricants ont fermé, comme Pollini, ou ont été contraints de délocaliser leur production dans les pays d'Europe de l'Est, comme Geox, Lumberjack et Stonefly.

L'élimination des barrières douanières européennes le 1er janvier 2005 pour les chaussures fabriquées à l'étranger est considérée comme la cause de cette crise. «Les importations de chaussures en cuir fabriquées en Chine ont augmenté de 700 % en six mois et évidemment, la production italienne en a souffert», a expliqué l'économiste Marco Fortis à l'hebdomadaire Panorama.

Selon une récente enquête, la Chine réalise en six jours l'équivalent de la production annuelle de chaussures de l'Europe. «Les Chinois nous font une concurrence déloyale», déplore le président de l'association nationale des fabricants de chaussures (Anci), Rossano Soldini qui dénonce les aides chinoises à l'exportation.

Les industriels italiens réclament à l'Union européenne des procédures pour dumping contre la Chine et souhaitent l'instauration d'un label de qualité pour protéger la chaussure italienne.

Les seuls épargnés par la vague chinoise sont les chausseurs de luxe: une clientèle exclusive et exigeante est prête à débourser plus de 500 euros (730 $) pour des souliers sur mesure. «Nous ne subissons pas la crise. Cette année a été très bonne pour nous. Nous sommes les seuls à Rome à fabriquer des chaussures sur mesure de façon artisanale pour une clientèle exigeante, particulière, qui réclame quelque chose d'unique», a expliqué à l'AFP Silva Petrucci, propriétaire de l'élégante boutique Dal Co, qui compte la reine Rania de Jordanie parmi ses clientes.

Le groupe Tod's qui emploie 35 000 personnes en Italie, a pour sa part choisi de réagir en lançant une offensive commerciale en Chine où il veut produire. «La Chine est un marché important qui représente de réelles opportunités», a expliqué Diego della Valle au magazine Fortune. «Je suis convaincu que les Asiatiques veulent des marques Made in Italy», a-t-il soutenu.

Le combat semble en revanche perdu pour les fabricants en concurrence directe avec les modèles chinois, et certains industriels préconisent de leur abandonner le marché.

«Laissons tomber les chaussures et fabriquons des panneaux solaires», a ainsi lancé Alessandro Negrini, patron de la société Ginev, spécialisée dans les machines pour la fabrication des chaussures, basée depuis 55 ans à Cassolnovo, près de Pavie, en Lombardie.

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