Portrait - De petits gestes pour de grandes répercussions

Andrée-Lise Méthot, présidente-directrice générale du Fonds d’investissement en développement durable. «En développement durable, explique-t-elle, ce n’est pas ce que tu fais qui est important, mais comment tu le fais.»
Photo: Pascal Ratthé Andrée-Lise Méthot, présidente-directrice générale du Fonds d’investissement en développement durable. «En développement durable, explique-t-elle, ce n’est pas ce que tu fais qui est important, mais comment tu le fais.»

En matière de développement durable, Andrée-Lise Méthot pourrait être présentée comme une aile de papillon, qui, selon la théorie bien connue, serait capable, par un simple battement, de provoquer des changements jusqu'à l'autre bout de la planète. Le premier mouvement de cette aile fut d'être l'instigatrice d'un petit fonds d'investissement de 18 millions $CAN, lequel semble être le seul de son espèce dans l'univers du capital de risque.

Mme Méthot est en fait présidente-directrice générale du Fonds d'investissement en développement durable (FIDD). Elle avait d'abord été coordonnatrice du Fonds d'action québécois pour le développement durable (FAQDD) mis sur pied en 2000 avec la collaboration d'organisations non gouvernementales et d'entreprises privées et avec une injection de 45 millions de la part du gouvernement du Québec. On avait alors choisi Mme Méthot pour donner une certaine cohésion à ce projet d'allure expérimentale.

Cette femme, alors âgée de 33 ans, présentait déjà un bagage de connaissances et d'expérience exceptionnel qui convenait particulièrement bien pour relever un tel défi. Elle avait une formation en physique, était ingénieure géologue (Université Laval) et détenait une maîtrise sur les écosystèmes primitifs (Université de Montréal), faisant d'elle une spécialiste de l'organisation de la vie primitive — il y a 2,7 milliards d'années. Elle avait en outre travaillé dans le secteur privé et dans la fonction publique. «Faire de la gestion avec la société civile est en soi une expérience de développement durable», dit-elle.

Toutefois, la mission du FAQDD qui consistait à distribuer des subventions la laissait sur son appétit, ce qui l'a amenée à conclure qu'il fallait adopter une attitude plus active avec les entreprises et mettre sur pied un fonds de capital de risque avec une approche d'affaires. «En développement durable, explique-t-elle, ce n'est pas ce que tu fais qui est important, mais comment tu le fais.» Elle donne l'exemple de Xerox, dont les produits sont fabriqués avec des pièces recyclables, ce qui n'est pas le cas de tous les manufacturiers.

Cette idée n'aurait sans doute pas eu de suites concrètes sans le vif intérêt des trois partenaires fondateurs, le FAQDD, le Fonds de solidarité FTQ et Fondaction CSN, et de leurs présidents, Henri Massé et Léopold Beaulieu. Mme Méthot était en outre solidement appuyée par des organisations non gouvernementales, comme Équiterre, Environnement Jeunesse, etc. Le FIDD a vu le jour en avril 2003 comme société en commandite. Le FAQDD y a mis huit millions et les deux fonds de travailleurs, chacun cinq millions. Et Mme Méthot en est devenue la p.-d.g. avec pour mission d'investir dans des PME québécoises ayant un avoir d'au moins 100 000 $ et exploitées activement depuis au moins un an. Ces entreprises doivent évidemment présenter un bilan environnemental et socioéconomique positif. Les investissements ou prêts du FIDD peuvent varier de 100 000 $ à 500 000 $ et l'objectif visé est un rendement de 15 % sur une période de cinq à sept ans.

Un vrai fonds de capital de risque, mais le seul en son genre au monde, à ce que l'on sache, en ce sens qu'il prend en considération toutes les dimensions de la vie, les aspects sociaux, économiques et environnementaux. «C'est parfois contradictoire, mais il faut savoir arbitrer à partir de considérations pragmatiques, ce qu'on n'a pas fait, par exemple, il y a 10 ou 15 ans à propos de la morue et des forêts. On doit aujourd'hui vivre avec les résultats du manque d'audace», s'exclame Mme Méthot, dont personne ne peut mettre en doute ni les convictions ni la bonne foi.

Dès le mois d'août 2003, elle recevait une lettre lui annonçant que le Programme des Nations unies pour l'environnement (PNUE) reconnaissait le caractère novateur du FIDD en s'appuyant sur les méthodes d'analyse du cycle de vie. Le PNUE exprimait alors son désir de collaborer avec le FIDD et demandait à être informé de ses résultats et expériences. En outre, depuis avril 2004, Mme Méthot copréside le Groupe de travail sur l'intégration des aspects sociaux à l'analyse du cycle de vie, une initiative du PNUE et de la Society of Environnement Toxicology and Chimistry. Elle est de plus invitée à participer à divers travaux, comités et conseils au Québec et ailleurs. Récemment, elle donnait une conférence en Suisse où, semble-t-il, les milieux financiers s'intéressent au battement de l'aile de ce papillon québécois, lequel profite au demeurant de courants favorables qui commencent à sillonner la planète.

Mme Méthot mentionne en particulier l'initiative de Kofi Annan, le secrétaire général de l'ONU, qui avait invité les institutions financières du monde à faire des recommandations sur les meilleures façons d'intégrer les enjeux sociaux, environnementaux et économiques dans tous les aspects de la vie des entreprises — gouvernance, gestion des actifs, courtage, etc. Or 18 institutions financières majeures de neuf pays ont répondu à l'appel. The Global Compact s'est traduit par un rapport qui va tout à fait dans le sens d'une approche globale pour un développement durable.

Cela rejoint complètement la ligne de pensée de Mme Méthot, qui propose d'utiliser les outils capitalistes pour atteindre l'objectif en identifiant les leaders du développement durable et les entreprises porteuses. De telles entreprises existent déjà, souligne-t-elle, comme Alcan avec l'approche du cycle de vie ou Cascades avec le recyclage. Elle note aussi qu'il y a au Québec une toute nouvelle génération de jeunes entrepreneurs qui sont très ouverts au développement durable. Elle affirme d'ailleurs que le FIDD a vu le jour au Québec parce qu'il y avait «un terreau fertile».

Pour l'instant, ce fonds en est encore à l'étape de la démonstration, reconnaît Mme Méthot, qui avoue avoir «hâte de voir si notre façon de faire va donner des fruits différents». À ce jour, sur une centaine de dossiers pris en considération, des placements d'environ trois millions ont été faits dans six entreprises, dont l'une a bénéficié d'un réinvestissement. Les autres millions devraient être investis d'ici trois ou quatre ans. Et il faut déjà élaborer des stratégies de sortie, puisque chaque investissement (capital-actions ou prêt) est prévu pour une durée de cinq à sept ans.

Le premier placement a été effectué dans CO2, une entreprise de haute technologie de Québec qui oeuvre dans le recyclage du gaz carbonique, le second dans Corporation Earth, chef de file dans des technologies pour la récupération des hydrocarbures. Puis il y a eu Recy-Clone à Montréal, qui transforme des résidus de bois en bûche de bois écologique. En Abitibi, Bioetik se spécialise dans les barres alimentaires énergétiques et biologiques, y mettant à la demande du FIDD des bleuets et des canneberges en remplacement de fruits importés. Enfin, il y a eu Bush Marine, qui fabrique des bateaux à partir de bois rares certifiés. Dans certains cas, le FIDD est représenté au conseil d'administration, mais Mme Méthot manifeste une préférence pour une présence au comité du développement durable, afin de mieux assurer le suivi de ses conditions de développement durable et aussi pour conseiller l'entreprise, car le FIDD peut compter sur un réseau important d'expertise technique et scientifique.

Le FIDD entend aussi prêcher par l'exemple. «Il faut que nos bottines suivent nos babines», comme le dit cette fille hors du commun originaire de Baie-Comeau. Il faut pratiquer le développement durable par ses façons d'acheter, de consommer et de communiquer, dit-elle encore. Par exemple, pour les nouveaux locaux qui seront bientôt les siens, le FIDD achète des produits écologiques, recyclés et non toxiques. Quand il a besoin d'un traiteur, il fait appel à ceux qui sont de l'économie sociale. Le thé est équitable et les cadeaux offerts proviennent de la boutique 10 000 Villages. Mme Méthot se rend au travail à vélo l'été, à pied l'hiver, mais aussi parfois en auto. Le FIDD loge dans la Technopole Angus, preuve éclatante qu'il peut y avoir une vie après la mort d'une entreprise.

En somme, le développement durable tient compte de tout pour optimiser la production, entre autres en réduisant les coûts et les dépenses d'énergie en transport, comme le fait Recy-Clone qui a installé son usine à côté de son fournisseur de matières premières. Au bout du compte, tout cela devient rentable pour les entreprises, les actionnaires, les institutions financières, etc. Mais encore faut-il mettre au point des outils techniques et scientifiques pour mesurer le développement durable.

Y a-t-il d'autres options possibles? Pas vraiment. «Si la Chine et l'Inde poursuivent leur développement comme les pays de l'Occident l'ont fait, en 2050 il ne restera plus de ressources dans le monde, pas d'eau, pas de pétrole. Il y aura des contraintes majeures», constate cette femme précurseur, pour qui il n'y a plus de temps à perdre: «Les changements climatiques influencent déjà tout le monde sur la planète. La logique financière change avec des pressions démographiques de six milliards d'habitants.»