Perspectives - Le pèlerin

L. Jacques Ménard prendra son bâton de pèlerin cet automne. Avec, sous le bras, le rapport du comité de travail sur la pérennité du système de santé et des services sociaux, le numéro un de la Banque de Montréal au Québec veut multiplier les présences à diverses tribunes afin de maintenir en vie un enjeu crucial qui se cherche toujours un débat. Malheureusement pour lui, l'attention des dirigeants, politiques et syndicaux, ne sera pas là en cet automne qui s'annonce chaud dans la fonction publique. Après, il y aura une popularité gouvernementale qu'il faudra bâtir. Un autre rapport qui ira grossir la pile...

Le rapport du comité de travail présidé par L. Jacques Ménard est solide et valable. Et il n'est pas sans renfermer des germes dérangeants si l'on se fie à ce front commun syndical l'ayant dénoncé avant même qu'il ne soit déposé officiellement, le 28 juillet. Un rapport majoritaire — les trois représentants syndicaux siégeant au comité ayant signifié leur dissidence — rendu public en plein été, qui se cherche encore un auditoire attentif. Le président du comité a beau vouloir multiplier les sorties publiques sur le thème au cours des prochaines semaines, malheureusement pour lui, les principaux acteurs vont se confronter sur autres choses. Peine perdue. «J'aurai, au moins, apporter ma contribution, même petite, à cette réflexion nécessaire visant à trouver des solutions à un grave problème qui confronte mes enfants, qui interpelle sérieusement cette génération qui me suit», peut-il se consoler.

Le rapport du comité n'avait pour seule prétention que de mieux documenter ce qui était déjà connu ou perceptible et d'alimenter le nécessaire débat par la présentation de pistes de réflexion. Il a pour seule trame cette pyramide démographique, qui s'inverse rapidement, et le principe d'équité intergénérationnelle, qui doit sûrement avoir autant d'importance que celui de l'universalité. Si ce dernier principe tient et que l'on s'accroche au statu quo, le rapport nous dit que dans 25 ans les dépenses en santé vont compter pour 68 % des dépenses du gouvernement québécois contre 43 % présentement et 35 % il y a dix ans. L'État, à qui revient de faire les grands arbitrages entre l'éducation, la santé, la solidarité sociale, la sécurité, l'environnement, les infrastructures, le remboursement de la dette, etc., aura alors — et d'ici là — à faire des choix déchirants entre ses grandes missions.

Si le principe de l'universalité tient mais que l'on rejette le statu quo, le rapport nous rappelle que, dans 20 ou 25 ans, il n'y aura plus que deux travailleurs pour chaque personne âgée, contre cinq actuellement et huit durant les années 1970. Il nous dit également que les dépenses en santé et pour les services sociaux vont croître à un rythme plus rapide que la progression des revenus de l'État. Et que l'évolution démographique met à mal le modèle actuel du contribuable assurant les prestations aux bénéficiaires. On a beau opposer la solidarité intergénérationnelle, si le fardeau est trop lourd...

Ainsi, au nom de l'équité entre les générations, à la défense de l'universalité, par souci d'assurer la pérennité des grandes missions de l'État et en réaction à la décision de la Cour suprême dans l'affaire Chaoulli — qui ouvre la porte à un système à deux vitesses —, le rapport du comité Ménard a cette pertinence de nourrir la réflexion, d'encourager le débat et de proposer des pistes de solution en amorce aux discussions. Pour simplement éviter l'impasse financière, pour éviter également le déploiement à grande échelle de deux systèmes de santé parallèles.

Des discussions qui n'auront finalement pas lieu tellement le timing est mauvais, avec l'agenda de l'automne dominé par les négociations dans la fonction publique. Tellement aussi l'opposition se braque rapidement dès que l'ombre d'un «PPP» apparaît. Tellement, enfin, l'impopularité actuelle du gouvernement l'empêche de s'engager dans une nouvelle réforme dans le domaine de la santé, un chantier aussi vaste que généralement suicidaire politiquement.

Sans compter qu'une des recommandations maîtresses du rapport, soit la mise sur pied d'un régime capitalisé d'assurance contre la perte d'autonomie, a de quoi faire hésiter. Une recommandation qui n'est pas, de facto, rejetée du revers de la main dans le monde syndical. Mais un régime qui se heurte au scepticisme de la population et qui fait appel à la capacité de convaincre d'un gouvernement manquant, ici, de crédibilité. Dans le passé, une telle mécanique n'a-t-elle pas toujours incité au désengagement de l'État ou au détournement des sommes vers le fonds consolidé ou le cadre budgétaire du gouvernement?

Un rapport solide, donc, qui ratisse large. Qui s'est appuyé sur les bases érigées par la commission Clair, il y a cinq ans. Et qui servira probablement de toile de fond à un autre rapport, dans cinq ans peut-être.

Dommage pour le pèlerin. Dommage pour le débat public. Dommage pour...