Tant que l'immobilier tiendra bon, le pétrole ne fera pas trop mal

Washington — Les prix du pétrole peuvent bien flamber aux États-Unis, ils ne réussiront pas à faire flancher vraiment la première économie du monde tant que l'immobilier tiendra, selon les analystes.

Les cours du pétrole se sont emballés ces derniers jours: de moins de 63 $US, le baril de brut est passé au dessus de 67 $US vendredi à New York. On est loin des 30 $US qui prévalaient encore il y a deux ans. Les analystes soulignent que cela a sans doute un peu freiné la croissance depuis un an, lui retirant entre 0,4 et 0,5 point selon Brian Hilliard de la Société générale.

Pourtant beaucoup restent sereins. «C'est un facteur négatif, mais je ne suis pas trop inquiet parce que cela ne semble pas infléchir la demande de manière significative», souligne Sal Guatieri de BMO Financial group.

De fait, les ventes de détail ont affiché une performance insolente en juin et juillet (+1,7 et +1,8 % respectivement), portées par une ruée sur les promotions des constructeurs automobiles. Et qu'ont-ils choisi en priorité, ces consommateurs sur-informés sur les prix record de l'essence? Les 4x4, réputés les plus gourmands en carburant.

Une explication serait que les prix de l'essence restent acceptables pour la majorité de la population. «Une partie des Américains souffre de voir l'essence proche des 3 $US le baril, mais ils ne sont pas assez nombreux pour que cela ralentisse fortement la consommation», souligne John Lonski de Moody's Investor Services.

Pour d'autres, l'économie résiste parce qu'elle est soutenue par des facteurs positifs comme l'investissement des entreprises ou l'effet de richesse dû à l'immobilier, qui se créé lorsque les propriétaires se sentent plus riches et dépensent en conséquence.

«Les prix de l'immobilier accélèrent et on peut débattre de l'existence ou non d'une bulle. Mais tant que les marchés n'auront pas corrigé la création de richesse due à l'immobilier, cela contribuera fortement à effacer l'impact des prix du pétrole sur la consommation des ménages», estime M. Guatieri.

Avec le prix moyen d'un trois pièces autour du million de dollars à Manhattan et une hausse de 14 % du prix des logements en juin dans l'ensemble du pays, l'immobilier reste ici un moteur économique puissant.

D'abord parce que le système financier aux États-Unis permet de renégocier le montant de son prêt à chaque fois que le prix de la maison augmente, en dégageant autant de liquidités supplémentaires.

Ensuite parce que cela met du baume au coeur des ménages. «Si vous pouvez vous dire "OK, le prix de l'essence a augmenté de 1,75 à

3 $US le gallon mais dans le même temps le prix de ma maison est passé de 100 000 à 250 000 $US, alors pourquoi s'en faire", j'imagine que cela donne le moral aux consommateurs», souligne M. Lonski.

L'équilibre est cependant fragile. Les spéculateurs sont désormais présents en masse sur le marché, et ils risquent d'accélerer un retournement de tendance. De côté des particuliers, beaucoup prennent des crédits de plus en plus ingénieux — et risqués en cas de problème — pour s'offrir la maison de leurs rêves.

De plus les prix ne monteront pas à l'infini. «Les ménages pourront passer outre la hausse des cours de l'énergie en empruntant plus sur la valeur hypothécaire de leur logement, mais cela n'aura qu'un temps», avertit Joseph Abate de Lehman Brothers, pour qui l'immobilier est surévalué de 15 % environ.

L'analyste voit pour l'instant peu de raisons de s'inquiéter. Les embauches ont repris, les revenus augmentent et cela contribue à contrebalancer la hausse des prix de l'énergie. «Si l'on y ajoute le fort effet de richesse dû à l'immobilier, les dépenses devraient rester fortes jusqu'à la fin 2005», assure-t-il.

Insensible

Ce faisant, la demande d'essence continue d'augmenter aux États-Unis malgré les prix records à la pompe car l'amour des Américains pour les grosses voitures est tenace tandis que la part de l'énergie dans le budget des ménages a baissé en 20 ans.

«Les gens absorbent la montée des prix sans changer leurs habitudes de conduite ou de consommation», constate Marshall Steeves, analyste de la maison de courtage Refco. «En Californie ou dans certains endroits de l'agglomération new-yorkaise, les prix atteignent ou dépassent les 3 $US le gallon [79 ¢US le litre]» sans que cela fasse plier la demande, poursuit-il.

«Il y a encore beaucoup de chemin à faire avant que le prix de l'essence n'altère les habitudes des Américains», affirme Jason Schenker, économiste de Wachovia.

Hier, le gallon d'essence affichait 2,48 $US (65 ¢US le litre) en moyenne aux États-Unis, un record et un bond d'environ 7 % en un mois et de 33 % en un an, selon l'Association des automobilistes Américains. Depuis fin 2001, le prix de l'essence a bondi d'environ 150 %.

Mais les stations essence ont vu leur chiffre d'affaire augmenter de 2,4 % en juillet par rapport à juin, contre une hausse de 2 % le mois précédent. Comme le souligne Jason Schenker, «même à ces niveaux, l'essence est encore deux à trois fois moins chère qu'en Europe».

En outre, l'essence pèse moins lourd qu'il y a 20 ans dans le budget des ménages: 5 % en moyenne du revenu moyen par habitant, soit un gain de 1 % depuis deux ans, mais une baisse par rapport aux années 70 et 80, quand le carburant représentait 7 à 8 % du budget des ménages, souligne David Wyss, économiste de Standard and Poor's.

Les économistes expliquent aussi la vigueur de la demande d'essence par le temps nécessaire pour modifier son mode de vie. «Vous avez une voiture, vous devez conduire pour aller travailler» quelque soit le prix de l'essence, explique-t-il, ajoutant qu'on ne peut pas changer de voiture du jour au lendemain. D'autant plus que l'économie américaine ne cesse de donner des signes de sa vigueur. «L'emploi monte et les revenus des ménages aussi», ce qui n'incite pas à prendre des mesures pour conduire moins ou consommer moins d'essence, remarque Hugh Johnson, de Johnson Illington Advisors, qui juge toutefois que les prix du pétrole finiront par saper la vigueur de l'économie américaine.

D'après David Wyss, il faut environ un an pour que les gens réalisent que les prix de l'essence vont rester élevés durablement et qu'ils décident éventuellement d'acheter des voitures économiques, comme cela avait été le cas dans les années 80 suite aux chocs pétroliers.