Pétrole - CNOOC abandonne l'achat d'Unocal

Une plateforme pétrolière de la China National Offshore Oil Corporation (CNOOC), dans la mer de Bohai. La société avait suscité un vif émoi aux États-Unis en lançant fin juin une offre de 18,5 milliards de dollars pour Unocal.
Photo: Agence Reuters Une plateforme pétrolière de la China National Offshore Oil Corporation (CNOOC), dans la mer de Bohai. La société avait suscité un vif émoi aux États-Unis en lançant fin juin une offre de 18,5 milliards de dollars pour Unocal.

Pékin — Le groupe chinois CNOOC a finalement abandonné hier la bataille pour le rachat de la compagnie pétrolière américaine Unocal, laissant la voie libre à ChevronTexaco, et dénonçant en termes très vifs l'opposition «politique» à laquelle il s'est heurté à Washington.

CNOOC, société cotée mais contrôlée à 70 % par l'État chinois, avait suscité un vif émoi aux États-Unis en lançant fin juin une offre de 18,5 milliards de dollars pour Unocal, surenchérissant sur l'américain ChevronTexaco qui avait fait une offre amicale en avril. L'opposition a notamment été très forte parmi les parlementaires américains, qui ont estimé qu'une telle opération compromettrait la sécurité de l'approvisionnement en énergie des États-Unis.

«CNOOC a étudié la possibilité d'améliorer les termes de son offre et l'aurait fait si le climat politique aux États-Unis [avait été différent]», a affirmé le groupe chinois dans un communiqué. «L'opposition politique sans précédent qui a suivi l'annonce de notre proposition ... est regrettable et injustifiée», a-t-il ajouté.

ChevronTexaco a lui-même surenchéri le 20 juillet mais son offre, combinant numéraire et échange d'actions, restait inférieure à celle de CNOOC, toute en numéraire. L'offre de CNOOC était «supérieure» d'environ un milliard de dollars à celle de ChevronTexaco, a rappelé le chinois, soulignant que son retrait se faisait «clairement au détriment des actionnaires et des employés d'Unocal».

Unocal, dont le siège est en Californie et qui est la neuvième compagnie pétrolière américaine, est surtout convoitée pour les actifs qu'elle détient en Asie dans le pétrole et le gaz naturel.

Les parlementaires américains ont multiplié les déclarations et les initiatives contre l'offre du groupe chinois. L'un d'entre eux a ainsi déposé un amendement prévoyant un délai minimum de plus de quatre mois avant que les autorités américaines ne puissent autoriser une offre semblable à celle de CNOOC, une disposition constituant un obstacle très difficile à surmonter.

Cette agitation avait même conduit le gouvernement chinois à intervenir publiquement dans le débat, «exigeant» que le Congrès américain cesse de «politiser» cette affaire, selon lui, de nature purement économique et commerciale.

«Il est trop difficile pour CNOOC de lutter contre Chevron, Unocal et le gouvernement américain en même temps», a relevé Shang Ma, analyste pour la société de notation Fitch.

L'offre de CNOOC intervenait après d'autres annonces fortement symboliques comme la vente de la division PC d'IBM au chinois Lenovo, et l'offre du chinois Haier sur le groupe d'électroménager Maytag (finalement abandonnée en juillet).

ChevronTexaco est désormais seul en lice mais l'intervention de CNOOC l'aura obligé a relevé son prix d'environ un milliard de dollars. Les actionnaires d'Unocal seront appelés à se prononcer le 10 août sur l'offre de ChevronTexaco alors que la direction a recommandé un vote positif. CNOOC, premier producteur offshore chinois, a précisé qu'il n'excluait pas de se porter acquéreur d'autres sociétés étrangères, y compris américaines. Le groupe avait déjà essuyé un échec en 2003 lorsqu'il avait voulu acquérir une compagnie pétrolière et gazière de la mer Caspienne.

Tensions sino-américaines

Un tel barrage politique n'est peut-être qu'un avant-goût de ce que peuvent réserver les relations tendues entre Washington et Pékin. L'offre du troisième groupe pétrolier chinois était pourtant supérieure, en tout cas en termes financiers, mais dès le départ, les considérations politiques ou stratégiques ont pris le dessus sur les termes strictement économiques d'un rapprochement entre deux entreprises.

De fait, la mobilisation de nombreux responsables politiques américains a su transcender les barrières idéologiques, les opposants à l'offre invoquant pêle-mêle l'importance stratégique du secteur pétrolier pour les États-Unis alors que les prix du brut flambent, mais aussi l'absence de toute réciprocité de la part de Pékin dans ce domaine et surtout le poids de plus en plus lourds du déficit commercial avec la Chine.

Les assurances du groupe chinois, voire ses offres de se séparer des activités d'Unocal aux États-Unis parce qu'il s'intéresse principalement aux gisements en Asie, n'y ont rien fait.

Au Congrès, républicains et démocrates ont même voté un amendement à la loi sur la politique énergétique, qui aurait retardé d'au moins six mois une possible transaction. Ce délai était en soi fatal à l'offre, les actionnaires ayant rarement ce genre de patience.

Le débat avait des réminiscences d'années 1980, lorsque l'Amérique était effrayée par la puissance économique japonaise et s'interrogeait même sur la survie de ses entreprises.

«Mais ce qui fait de cette affaire un cas d'école, c'est que la Chine a une politique affichée d'intimidation et de force, voire de menace armée, envers Taïwan», souligne John Tkacik, un ancien diplomate américain en Chine et aujourd'hui spécialiste du pays à la très conservatrice Heritage Foundation. «Si, à cette épaisse couche d'inquiétudes stratégiques et militaires, vous ajoutez les tensions commerciales, on peut s'attendre à des réponses similaires du Congrès à l'avenir à toute offre de rachat chinoise».

Un récent rapport du Pentagone soulignait la montée en puissance des forces armées chinoises et les Américains s'inquiètent pour leur domination militaire dans le Pacifique, qui leur assure l'ouverture de routes commerciales cruciales.

Le fait qu'il s'agissait d'un groupe pétrolier a aussi réveillé les peurs des responsables politiques sur la dépendance énergétique des États-Unis.

M. Tkacik estime toutefois que la Chine devrait être prudente avant de songer à une riposte contre des entreprises américaines, par peur d'une escalade. «Une riposte sera suivie d'une contre-attaque du Congrès. Il n'y aura pas moyen de l'arrêter», a-t-il mis en garde.

Côté gouvernement américain on joue l'apaisement. Le secrétaire d'État adjoint Robert Zoellick, en voyage en Chine, a indiqué qu'il avait eu des discussions «très ouvertes» et «très utiles» avec les responsables chinois. «J'ai insisté sur un point, c'est que l'objectif de la politique américaine est d'intégrer la Chine dans le système économique, politique et de sécurité mondial», a-t-il souligné.