Les fonds américains irriguent l'industrie de défense européenne

Les puissants fonds d'investissement américains — les Blackstone, KKR, Carlyle, One Equity Partner... — sont-ils un bras armé du gouvernement américain? Depuis 1999, des prises de contrôle en cascade dans les secteurs de l'industrie européenne liés à la défense (QinetiQ, Bofors Weapons, Gemplus...) ont amené un certain nombre d'observateurs et même d'officiels à se poser la question.

Le ministère français de la Défense est allé plus loin, en commandant une étude à sa délégation aux affaires stratégiques (DAS) — remise début juin —, sur «La stratégie des fonds d'investissement américains en Europe». Cette enquête a passé en revue un certain nombre d'opérations, et cherché à déterminer les critères de décision des fonds d'investissement, afin de savoir si, oui ou non, ils sont «les instruments de la politique géostratégique des États-Unis».

«Sans exclure a priori cette hypothèse, conclut l'étude, mais en soulignant que, faute de preuves avérées, elle est de l'ordre de la conjecture, on soulignera qu'une logique strictement économique de maximisation du profit peut suffire à justifier ces mouvements (des fonds) vers des activités de défense.» En clair, reconnaît Christophe-Alexandre Paillard, chef du bureau prospective technologique et industrielle au sein de la DAS, l'étude «n'a pu conclure sur l'existence d'une menace vis-à-vis de nos intérêts de défense».

Les motivations américaines

Reste l'analyse, fort intéressante, des motivations de ces investisseurs américains, dont l'attrait pour les firmes européennes travaillant pour la défense est, quoi qu'il en soit, «indiscutablement stratégique pour l'Europe, qui y perd les moyens militaires de sa souveraineté et les capacités connexes de recherche et développement», prévient l'étude.

Son auteur, Thomas Guenole, a identifié cinq critères qui semblent guider les décisions des fonds américains. Deux de ces critères sont assez classiques, concernant des investisseurs. Les fonds jouent ainsi le rôle de société de capital-risque vis-à-vis de «jeunes pousses» à fort potentiel dans des secteurs de pointe (nanotubes de carbone, gels de décontamination radioactive, acier à faible émission de CO2...). Ils convoitent aussi des entreprises mal gérées ou sous-valorisées dans le but de dégager une plus-value après restructuration. Ce fut le cas du cartonnier Otor, repris par Carlyle.

Plus stratégique apparaît le critère d'«anticipation de la demande américaine» distingué par l'étude. «Le partenariat public-privé est au coeur du dispositif d'intelligence économique des États-Unis», rappelle M. Paillard. Par leurs liens avec les élites politiques, administratives et financières américaines — voire, parfois, avec les services de renseignement —, les fonds d'investissement peuvent avoir une vision à long terme des besoins en équipement du Department of Defense, le ministère de la défense.

«Lorsque, sur un secteur donné du marché américain, ils estiment que la hausse de la demande va surpasser les capacités de l'offre, ils se repositionnent en conséquence, écrit M. Guenole. On peut donc logiquement déduire qu'il est possible d'anticiper les prochaines cibles des fonds d'investissement américains en Europe par un travail de veille quant aux évolutions majeures du marché américain.»

Les prises de participation dans les chantiers navals allemands (HDW) par One Equity Partner, le contrôle du motoriste italien Finmeccanica par Carlyle, l'approche de Rheinmetall (systèmes de défense terrestres et aériens) par Carlyle, appartiennent à cette logique. «Le marché de la sécurité intérieure connaissant une très forte dynamique de hausse aux États-Unis, [...] on peut s'attendre à des prises de contrôle sur ce secteur en Europe», prédit aujourd'hui l'auteur de l'étude.

Pôles sectoriels

La constitution de véritables pôles sectoriels à partir d'une «entreprise plate-forme» et l'acquisition de «banques de données et de vecteurs de communication» sont les deux derniers critères d'investissement identifiés par M. Guenole. Il cite «la prise de contrôle de l'entreprise [de réservation de voyages] Amadeus, pour laquelle sont cités notamment les fonds Carlyle et Blackstone», mais qui a finalement été reprise par les fonds britanniques BC Partners et Cinven, associés à trois compagnies aériennes (dont Air France).

Ou «l'affaire Eutelsat», du nom de l'opérateur européen de satellites convoité par les fonds américains Texas Pacific Group (TPG) et Spectrum, finalement neutralisés dans le capital grâce aux européens Eurazeo et Cinven.

Soupçons et fantasmes

L'étude du ministère de la Défense ne lèvera pas complètement les soupçons et les fantasmes. En mars, un rapport de deux députés français, Bernard Deflesselles (UMP, Bouches-du-Rhône) et Jean Michel (PS, Puy-de-Dôme), sur «La participation de capitaux étrangers aux industries européennes d'armement», pointait du doigt le parcours de certains cadres issus des services de renseignement américains. Un constat qui «laisse à penser que ces derniers entretiennent des liens étroits avec la communauté du renseignement et l'administration américaines», notent les députés.

Carlyle a ainsi été dirigé, entre 1989 et 2003, par Franck Carlucci, ancien directeur adjoint de la CIA pendant le mandat de Jimmy Carter à la tête des États-Unis et secrétaire à la Défense sous la présidence de Ronald Reagan. Le rapport parlementaire cite aussi «le cas du Paladin Capital Group, société de capital-investissement dont l'équipe dirigeante comprend James Woosley, ancien directeur de la CIA et membre du Defense Policy Board du Pentagone, ou encore Kenneth Minihan, ancien directeur de la National Security Agency (NSA)».

Autre cas plus connu en France: le directeur général de Gemplus, Alex Mandl, nommé après l'arrivée dans le capital du fonds TPG, «a été un temps administrateur d'In-Q-Tel, société de capital-risque créée par la CIA», affirment les députés.

Plus pragmatique, M. Paillard souligne que les fonds d'investissement américains contribuent largement, par leurs capitaux et leur action, à la modernisation de l'industrie de défense en Europe. «L'Union européenne n'a pas le capital pour financer le développement de l'industrie civile et militaire; il y a pénurie de capitaux, absence de fonds de pension, souligne-t-il. La vraie urgence serait de remodeler les marchés européens de capitaux.»

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Des secteurs sensibles en première ligne

- Aéronautique. En juillet 2003, Carlyle et Finmeccanica rachètent respectivement 70 % et 30 % de FiatAvio, l'avionneur italien. En 2003 toujours, le fonds KKR prend un tiers du capital du motoriste militaire Eurojet puis, à la fin de l'année, rachète MTU, le premier motoriste allemand, pour 1,5 milliard d'euros.

- Electronique de défense. En 2000, Texas Pacific Group (TPG) prend 25 % de Gemplus. En février 2003, Carlyle prend 33,8 % de QinetiQ. En mai 2005, Fidelity passe de 2 % à 4 % dans Indra.

- Armement terrestre, munitions. United Defence Industries, dont Carlyle détient 54 %, prend, en septembre 2000, 100 % du capital du suédois Bofors Weapons. Ce dernier sera ensuite racheté par British Aerospace en 2005.

- Spatial. TPG et Spectrum rachètent 10 % d'Eutelsat en mars 2004. Apax et TPG prennent, en 2005, 80 % du capital de Tim Hellas Telecommunications.

- Chantiers navals. ThyssenKrupp et One Equity Partner fusionnent leurs chantiers navals.

- Chimie. Blackstone rachète le chimiste Celanese à la fin de l'année 2003.