Perspectives: La bicyclette à quatre roues

Les partisans de la libéralisation des échanges ont l'habitude de dire que la mondialisation est comme faire de la bicyclette. On doit continuer à avancer, sinon on tombe. Les derniers développements, à l'Union européenne et à l'Organisation mondiale du commerce, les convaincront peut-être de revenir à la bicyclette à quatre roues qui permet de s'arrêter, parfois, sans crainte de se casser la figure, le temps de s'assurer que l'on sait où l'on va, mais surtout que tout le monde suit encore.

Les événements des derniers jours ne sont ni une surprise ni sans précédent. Ils ne doivent toutefois pas être pris pour de simples contretemps par-dessus lesquels on pourra facilement passer.

La première histoire pourrait avoir l'air de n'importe quel conflit commercial s'il ne promettait pas d'être le plus important, à cause des sommes impliquées, que l'OMC aura eu à arbitrer. Concluant, au terme d'une trêve de cinq mois, à l'impasse des négociations visant à établir le niveau et le type d'aide gouvernementale acceptable dans l'industrie aéronautique, les États-Unis ont annoncé, lundi dernier, leur intention de contester devant l'OMC les milliards reçus par la compagnie Airbus pour le développement de ses derniers projets, dont celui du mastodonte A380. Il n'a fallu que quelques heures, à l'Europe, pour y aller d'une plainte équivalente, contre Boeing cette fois.

À Genève, on craint le pire. Outre les montants astronomiques en cause, on a peur que le Japon soit rapidement entraîné à son tour dans le conflit à cause de l'étroite participation de ses entreprises dans le développement des avions de ligne américains. Mais il y a surtout que cette chicane, entre les deux poids lourds du commerce mondial, tombe au plus mauvais moment alors que l'on a désespérément besoin de leur leadership et de leur ouverture aux compromis pour sauver du naufrage, dans les prochains mois, le cycle de négociation de Doha.

Et puis, il y a la Chine, qui a fait savoir, la semaine dernière, qu'elle en avait assez de se voir reprocher le trop grand succès de ses vêtements et textiles à l'étranger. Devant la menace d'un rétablissement de quotas par les pays riches, elle a annoncé qu'elle retirait sa promesse de restreindre ses exportations dans le secteur et qu'elle étudiait la possibilité de saisir l'OMC de l'affaire.

Cette crise risque fort de s'étendre. Les exportations chinoises ont de plus en plus de succès dans bien d'autres domaines que le vêtement. Et cela ne changera pas de sitôt, même si l'Occident finit par obtenir, à force de «tordage de bras», une réévaluation de 50 % du yuan. Les coûts de la main-d'oeuvre sont tellement bas en Chine.

L'événement le plus important des derniers jours a toutefois été, sans conteste, le non retentissant de la France, puis des Pays-Bas, au projet de constitution européenne. Les raisons de ces échecs sont nombreuses et diverses, tout le monde l'a dit. La plus importante semble avoir été l'incapacité des élites à convaincre le plus grand nombre des bienfaits, économiques et autres, de l'intégration européenne en cours. Ce n'est pas la première fois que l'Union européenne essuie un tel revers. Le fait qu'il se produise dans un pays de la taille et de l'importance historique de la France, et qu'il frappe un traité visant à donner, à l'UE, les moyens de bouger à 25 pays, laisse toutefois présager le pire.

Pédaler moins vite

Difficile de ne pas voir, dans tous ces événements, les effets d'un retour du protectionnisme dans les pays développés. Principaux artisans de l'accélération de la libéralisation des échanges, au cours des vingt dernières années, ils semblent, aujourd'hui, avoir perdu de leur enthousiasme. Sont-ils repus? Viennent-ils seulement de comprendre que ces changements allaient permettre à des pays du Sud de gagner, à leur détriment, des parts de marché? Toujours est-il que l'on se montre de plus en plus mauvais joueur à l'égard de règles que l'on a pourtant voulu étendre au plus grand nombre de secteurs possible.

Cette mauvaise foi est particulièrement frappante en Europe où les gouvernements ne se gênent jamais pour accuser l'UE d'être responsable de tous leurs maux. Faut-il mettre de l'ordre dans les finances publiques et réduire le déficit? C'est la faute du Pacte de stabilité de la zone euro. La croissance est-elle anémique? C'est à cause du taux directeur de la Banque centrale européenne. L'économie européenne est-elle en train de se faire semer aussi bien par les Américains que les Asiatiques? C'est parce que Bruxelles ne fait pas son travail de coordination, mais aussi parce qu'elle veut se mêler de tout. Allez vous étonner, après cela, que les citoyens européens soient critiques à l'égard de leurs institutions communes!

L'opposition populaire au processus d'intégration en cours n'est évidemment pas seulement le fait d'une perte d'entrain des gouvernements. Cette intégration n'a pas manqué de heurter les intérêts de bien des secteurs, de bouleverser bien des habitudes de vie et de nourrir bien des craintes. Longtemps laissée, par manque d'intérêt, à d'obscurs fonctionnaires, cette mondialisation fait désormais l'objet de débats publics et est la cible de mouvements d'opposition bien organisés.

Justifiée ou non, la méfiance populaire grandissante à l'égard du processus d'intégration en cours s'observe un peu partout dans le monde, y compris au Québec, autrefois tellement libre-échangiste. Élus par le peuple, nos gouvernements n'auront d'autre choix que de tenir compte de cette grogne sans quoi ils s'exposeront à être renvoyés faire leurs devoirs, comme en Europe, ou même être défaits.

Ils pourront, comme cela semble vouloir être le cas dans les secteurs du vêtement et du textile, opter pour le protectionnisme. Ils pourront aussi, comme on le fera en Europe dans l'opération de sauvetage du projet constitutionnel, chercher à se montrer plus convaincants auprès du public. Ils pourront enfin, comme on tente tant bien que mal de le faire, à l'OMC, depuis le fiasco de Seattle, essayer de prendre en compte certaines critiques et changer de façon de faire.

Dans tous les cas, il faudra bien accepter de pédaler un peu moins vite.