Une piscine venue du froid

Clément Hudon a fondé Trévi en 1972. L’entreprise compte aujourd’hui 400 employés.
Photo: Jacques Grenier Clément Hudon a fondé Trévi en 1972. L’entreprise compte aujourd’hui 400 employés.

Quand on survole les banlieues au Québec, on est frappé par le nombre de piscines extérieures dans la cour arrière des résidences, ce qui peut sembler étonnant dans un pays où la période des baignades ne dépasse jamais trois mois. Loin de s'en surprendre, Clément Hudon avait prévu le phénomène quand, en 1969, les plages de l'île Jésus devinrent trop polluées pour être ouvertes au public.

«Les gens vont vouloir avoir de l'eau», s'était-il dit, lui qui était originaire des rives du Saint-Laurent dans Kamouraska, arrivé à Montréal en 1964, et qui travaillait pour Gaz Métro en cherchant sa voie comme entrepreneur. Il s'est d'abord intéressé aux abris d'auto, avant Tempo. Puis en 1972, il a fondé Trévi, pour se faire installateur de piscines hors terre importées du sud des États-Unis, des piscines pas du tout conçues pour résister longtemps au froid hivernal. Il a proposé en vain des améliorations à ses fournisseurs. Alors, il lui restait une solution: fabriquer lui-même des piscines, ce qu'il fit modestement à partir de 1982.

Citoyen de Laval, il y installe, d'abord son commerce, ensuite sa petite usine. Entre 1975 et 1987, il ouvre plusieurs magasins dans la région métropolitaine. En 1992, il fait l'acquisition de Piscines Citadelle, un fabricant dont Trévi utilise dès lors les moules. Il commence aussi à fabriquer les toiles qu'on installe à l'intérieur des piscines. En 1996, il achète Piscines Val Mar, qui se spécialise dans les piscines creusées en béton projeté, et acquiert aussi Piscines Dauphin. L'entreprise atteint alors sa capacité actuelle de production, qui est de 15 000 unités.

En 2002, M. Hudon a procédé à une réorganisation financière et administrative de son entreprise, avec la mise en place d'un conseil d'administration dont font notamment partie Pierre Mantha, Pierre Brodeur, Martin Dufresne, John Leboutillier, Michel Lord et Denise Martin, bref des noms bien connus dans le monde montréalais des affaires. Il accueille des actionnaires extérieurs, dont Investissement Québec et Financière Mazarin, qui est la seule à encore détenir des actions. M. Hudon a remboursé tous les autres et détient aujourd'hui 85 % des actions.

Soif de piscines

En 2005, Trévi compte parmi les trois principaux fournisseurs de piscines au Québec et il est le seul à en fabriquer. Le marché de la piscine et des spa dépasse les 400 millions par année au Québec. En fait, 40 % des maisons unifamiliales dans les villes du Québec (les grandes et celles dont la population est d'au moins 35 000 habitants) ont une piscine dans leur cour. Le West Island présente un taux de 30 %, ce qui semble indiquer que la popularité des piscines est plus grande chez les francophones. Il se vend chaque année au Québec 20 000 piscines hors terre et 5000 creusées. M. Hudon affirme détenir une part de 40 % du marché des piscines creusées et des spa (pour l'extérieur des maisons), ainsi que de 30 à 35 % du marché pour les piscines hors terre.

La piscine, explique M. Hudon, est un achat familial, qui est un point de rassemblement des parents et des enfants, mais ce sont les enfants qui sont l'élément déclencheur. Le temps gris du mois de mai dernier n'a pas été très bon pour la vente de piscines. Toutefois, la période critique pour les achats de piscine hors terre se situe toujours entre le 1er et le 24 mai. La fin des classes approche et la famille se pose une question: on fait un voyage ou on achète une piscine? «Le mois de juin est le plus important: on y fait de 40 à 50 % de nos ventes pour l'année», constate M. Hudon.

Pour les piscines creusées, la situation est différente, car il s'agit d'un achat planifié et faisant généralement partie d'un ensemble paysager. Une piscine creusée moyenne peut coûter de 15 000 $ à 20 000 $, alors que dans le cas d'une piscine hors terre, on parle d'un achat de 2800 à 3000 $. Les clients voient d'ailleurs de plus en plus l'achat d'une piscine dans un contexte d'aménagement paysager, ce qui a convaincu M. Hudon d'élaborer un nouveau concept de mise en marché qu'il appelle «un salon de l'habitation pour l'extérieur ouvert toute l'année». Il envisage l'ouverture de magasins de 100 000 pieds carrés de surface avec de huit à dix partenaires, lesquels présenteraient dans ce salon leurs produits, à savoir plantes, éclairage, gazon, arbres, fontaine, cabanon, etc, bref tout ce qu'il faut en plus des piscines pour un aménagement paysager complet d'une cour. Ce projet devrait devenir réalité dès l'an prochain.

Les activités de production chez Trévi connaissent paradoxalement leur période de production la plus tranquille en juillet et en août, mais elles reprennent en septembre pour des marchés d'exportation aux États-Unis et des ventes à partir de février. Il y a aussi le marché européen, que M. Hudon cultive depuis huit ans, particulièrement en France, en Belgique, en Espagne, au Portugal et au Royaume-Uni. Tous les deux mois, M. Hudon traverse l'Atlantique pour aller rencontrer des distributeurs et des détaillants. L'Europe représente déjà plus de 10 % du chiffre d'affaires de l'entreprise et il y a là un potentiel de croissance important, d'autant qu'il n'y a pas sur ce continent de concurrents très forts en technologie et en mise en marché. Trévi offre par exemple des plans de financement, comme il peut y en avoir dans le domaine de l'auto. Rien de cela sur le Vieux Continent.

Les exportations de Trévi comptent en somme pour près de 20 % de ses revenus, ce qui est d'autant plus important qu'au Québec le marché des piscines a atteint en grande partie non niveau de maturité, sauf pour les spa et un peu aussi pour les piscines creusées, dont la demande est en légère augmentation.

Nouveaux créneaux

Avec une entreprise qui roule de neuf à douze mois par année, M. Hudon cherche à trouver de nouveaux créneaux de production pour occuper tout son personnel à longueur d'année. Chaque projet est discuté avec le personnel cadre et le président se rallie à la majorité. Inutile de s'engager dans une production si ceux qui doivent la faire ne sont pas vraiment intéressés. Telle est la philosophie du patron.

Il y a environ 400 employés chez Trévi, dont 100 dans la fabrication, 100 dans les magasins et 200 pour les livraisons, les installations et le service. Pendant la période de pointe des installations, Trévi embauche des étudiants à qui il donne un mois de formation et qu'il espère réembaucher pendant plusieurs étés.

M. Hudon est âgé de 59 ans. Il a trois fils qui travaillent dans l'entreprise. Qui, parmi ses fils ou d'autres employés qu'il juge très compétents, prendra la relève un jour? «À l'heure actuelle, je serais embêté de faire un choix, mais à un moment donné, il y en aura un qui va se démarquer des autres», répond-il.