Les craintes d'une pénurie de pétrole refont surface aux États-Unis

New York — Les cours du pétrole brut se sont envolés au plus haut depuis plus d'un mois hier à New York dans la foulée de ceux de l'essence, alors que les craintes d'une pénurie de carburant cet été aux États-Unis reviennent sur le devant de la scène.

Sur le New York Mercantile Exchange (Nymex), le baril de brut pour livraison rapprochée en juillet a bondi de 2,63 $US pour clôturer à 54,60 $US, le niveau le plus élevé atteint depuis le 22 avril. Les cours ont pris quelque 5 % sur la séance, la septième consécutive à la hausse. À Londres, le baril de Brent a bondi de 2,54 $US pour clôturer à 53,27 $US.

«Les investisseurs ont commencé à échanger le contrat de juillet sur l'essence, et ils craignent que les raffineries ne soient pas en mesure de répondre à la demande» pendant l'été, estime Jason Schenker, économiste de Wachovia. «La baisse des stocks de brut la semaine dernière a rendu le marché nerveux. Les gens craignent que le rythme auquel se reconstituent les stocks américains de pétrole ne se ralentisse», poursuit l'économiste.

La publication des prochains rapports hebdomadaires du département de l'Énergie (DoE) et de l'Institut américain du pétrole sur les stocks a été retardée d'hier à aujourd'hui en raison du lundi férié à l'occasion du Memorial Day. Les investisseurs tablent en moyenne sur une faible augmentation de 125 000 barils des stocks de brut, sur un gain de 400 000 barils des stocks d'essence et sur une progression de 1,45 milliard de ceux de produits distillés, précise M. Schenker.

Certains analystes tablent toutefois sur une nouvelle baisse après le recul-surprise de 1,6 million de barils des stocks de brut de la semaine dernière. À ce niveau, ces réserves se situent cependant toujours à leur sommet depuis mai 1999 sur une base mensuelle.

Les raffineries sont censées fonctionner à plein régime actuellement pour répondre à la demande d'essence, qui est officiellement entrée dans sa saison haute aux États-Unis depuis lundi.

Marshall Steeves, analyste de Refco, note aussi qu'en début de journée, «il y a eu quelques problèmes dans des raffineries». Le groupe anglo-néerlandais Royal Dutch Shell a fermé lundi dernier deux unités de production de sa raffinerie américaine de Deer Park au Texas, après l'apparition d'une fissure sur un oléoduc la traversant, mais ces unités «devraient être à nouveau opérationnelles [aujourd'hui]», selon une porte-parole.

M. Steeves souligne aussi qu'avec le début du mois de juin, «il y a de l'argent frais en provenance des fonds spéculatifs (hedge funds) qui entre sur le marché».

Il estime que le mouvement haussier devrait se poursuivre dans les prochains jours en raison des craintes que «la croissance de la demande, celle de Chine en particulier, va être plus forte que celle de l'approvisionnement», malgré des stocks de brut pour le moment abondants aux États-Unis.

Pénurie

À plus long terme, le débat fait toujours rage sur la menace d'un manque de pétrole. Et si l'or noir, combustible de l'économie mondiale depuis des décennies, venait à manquer... La question se pose si l'on en croit les experts qui prédisent un prochain déclin de la production mondiale et une augmentation vertigineuse du cours de brut, avec les répercussions que cela implique pour les pays consommateurs.

Certains experts prédisent que, dès cette année ou en 2006 et certainement avant la fin de la décennie, la production mondiale de pétrole, après avoir crû fortement depuis un siècle, aura atteint son apogée et commencera inexorablement à décliner. Selon leur théorie, le prix du pétrole commencera alors à flamber de manière spectaculaire et les grands pays consommateurs connaîtront une inflation galopante, du chômage et de l'instabilité. Le géologue Kenneth Deffeyes, de l'université de Princeton, pronostique «un état permanent de pénurie de pétrole».

Selon ces experts, il faudra au minimum une décennie avant que des mesures d'économie d'énergie et des innovations technologiques ne permettent de compenser le déséquilibre entre la demande et l'offre déclinante de brut et, même ainsi, la situation sera précaire.

Reste que beaucoup d'économistes réfutent ce scénario catastrophe. La plupart des analystes du secteur pensent que la production va continuer à augmenter pendant au moins 30 ans. Ils estiment que les énergies de substitution permettront alors une transition en douceur vers l'ère post-pétrole. «La civilisation industrielle ne va pas s'effondrer», assure Michael Lynch, président de Recherche économique et énergies stratégiques (SEER), un institut basé aux États-Unis.

Les partisans de cette théorie rassurante estiment que les forces du marché réguleront le déséquilibre, des prix élevés incitant les producteurs à pomper davantage de brut et les consommateurs à faire des économies d'énergie.

Mais M. Deffeyes et beaucoup d'autres géologues contestent cette analyse libérale. L'Arabie Saoudite, la Russie, la Norvège et d'autres grands producteurs sont déjà au maximum de leur capacité de production, soulignent-ils. La seule manière d'augmenter la production serait de mettre au jour de nouveaux gisements, mais, hormis quelques exceptions, il ne reste plus grand-chose à découvrir. «Les économistes pensent tous que si vous vous présentez au guichet avec assez d'argent, Dieu remettra du pétrole dans le sol», ironise M. Deffeyes.

Pour Robert Hirsch, un analyste en énergie du cabinet californien Science Applications International, le doute subsiste sur ce qui va réellement se passer. Mais il ajoute que «beaucoup de professionnels compétents sont très pessimistes».

Ceux-ci ont sans doute en mémoire un précédent célèbre aux États-Unis: en 1956, le géologue King Hubbert avait prédit que la production de pétrole atteindrait son pic en 1970 dans le pays. Stupéfaits, ses supérieurs à la compagnie Shell ont tenté de le dissuader de rendre ses travaux publics. Ses pairs ont accueilli son analyse avec scepticisme, mais il s'est avéré que Hubbert avait bel et bien raison: la production américaine de brut a atteint son point culminant en 1970 et n'a cessé depuis de décliner.

Il y a quelques années, les géologues ont commencé à appliquer les méthodes de Hubbert à l'ensemble de la production mondiale. Leurs recherches indiquent que celle-ci culminera dans le courant de la décennie. M. Deffeyes pense que le pic se produira fin 2005 ou début 2006. Matthew Simmons, analyste d'une banque d'affaires de Houston, situe plutôt cette échéance entre 2007 et 2009.

Selon M. Hirsch, la date exacte n'a pas vraiment d'importance car, selon lui, il est déjà trop tard pour éviter les effets de la pénurie. Dans une analyse réalisée pour le département américain de l'Énergie en février, il conclut qu'il faudra plus d'une décennie pour que l'économie américaine s'adapte à la baisse de l'offre de brut.

Toutefois, certains considèrent que Hubbert a simplement eu de la chance dans ses prévisions, et de nombreux experts ne voient pas pourquoi la production de pétrole atteindrait un pic, jugeant qu'elle pourrait rester stable sur une longue période et laisser ainsi le temps à l'économie de se convertir à des énergies de substitution.

«Même dans 30 ou 40 ans, il y aura encore d'énormes quantités de pétrole au Moyen-Orient», soutient Daniel Sperling, directeur de l'Institut des études sur le transport à l'université de Californie. Le débat est donc loin d'être tranché...