John DeLorean - Le bon, la brute et le truand

À lui seul, John Z. DeLorean, décédé le 19 mars dernier à l'âge de 80 ans, était un peu tout cela: un ingénieur automobile visionnaire, un fonceur à l'ambition démesurée, mais aussi un escroc et un trafiquant.

Enseveli sous les vagues du tsunami médiatique provoqué par l'affaire Terri Schiavo, ainsi que par les décès du pape Jean-Paul II et du prince Rainier III de Monaco, le passage de vie à trépas de ce personnage flamboyant qu'était John Z. DeLorean est passé pratiquement inaperçu. Phénomène étrange car, de son vivant, peu d'hommes dans l'histoire de l'automobile avaient réussi à fasciner les médias de masse comme lui. Pour de bonnes raisons d'abord et, ensuite, de moins bonnes...

Ce serait atténuer la réalité que d'affirmer que DeLorean avait une personnalité plus grande que nature. Né à Detroit en 1925, ses origines humbles expliquent peut-être cette ambition dévorante qui l'aura animé pendant toute sa vie, jusqu'à causer sa perte. DeLorean, l'aîné de quatre garçons, fut élevé par une mère monoparentale qui avait été abandonnée par son mari alcoolique. Ses aptitudes scolaires vaudront au jeune John d'obtenir des bourses qui lui permettront d'obtenir son brevet d'ingénieur du Chrysler Institute et, ensuite un MBA de l'Université du Michigan.

L'ascension fulgurante

Après avoir entrepris sa carrière chez Chrysler, puis chez Packard, il entre chez GM en 1956. Pendant les années 1960, il collabore au développement technique puis au marketing de plusieurs voitures mythiques de l'époque des muscle cars telles la Pontiac GTO et la Chevrolet Camaro. Réputé pour son sens aigu de la mise en marché, son ascension est fulgurante et, à 39 ans, il devient le plus jeune vice-président à avoir atteint ce niveau chez GM.

Mais DeLorean ne se satisfait pas de la vie terne de Detroit et passe ses fins de semaine à faire la fête à Hollywood. Ses frasques rempliront les journaux à potins de l'époque: après avoir divorcé de sa première épouse, il se remariera deux fois, à quatre ans d'intervalle, avec de jeunes actrices ayant moins de la moitié de son âge. Son mode de vie soulève des questions à Detroit alors que l'ego immense de DeLorean se sent de plus en plus à l'étroit dans la structure corporative étriquée de la General Motors. En 1973, à 48 ans, il claque la porte du géant de l'automobile alors qu'il était pressenti pour en devenir le prochain président. Le seul autre prétendant au trône, John Beltz, avait été emporté par un cancer un an plus tôt.

Rétrospectivement, on peut affirmer que GM, qui à l'époque avait pratiquement 50 % des parts du marché automobile nord-américain, ne s'est jamais véritablement remis du départ de DeLorean. Car c'est en 1973 que le sort a véritablement commencé à s'acharner sur l'industrie automobile américaine, jusque-là parfaitement insouciante: en plus de l'entrée en vigueur de nouvelles normes de sécurité qui imposaient des pare-chocs massifs venant «défigurer» toutes leurs voitures, il y a eu la crise du pétrole qui a obligé les constructeurs à revoir rapidement leurs plans d'avenir. Avec l'année 1973 coïncident aussi les premières percées majeures des constructeurs japonais sur notre continent, et le début de l'inexorable érosion des ventes que subit Detroit depuis lors.

Pour traverser cette époque trouble, GM avait besoin de l'apport d'un perturbateur comme DeLorean, même s'il ne cadrait pas dans les critères établis. Avec sa créativité et son audace, il aurait probablement su éviter plusieurs pièges à l'entreprise. Lui, de son côté, avait sans doute besoin de ce cadre — qu'il trouvait trop rigide — pour évoluer, comme l'a démontré la suite de son histoire.

La rupture

En 1974, DeLorean décide de créer sa propre marque d'automobile. Il part à la recherche de capitaux en écumant l'Amérique du Nord et l'Europe. C'est finalement le gouvernement britannique qui fera l'offre la plus alléchante en allongeant plus de 170 millions de dollars pour que la DeLorean Motor Corporation s'établisse à Belfast, en Irlande du Nord.

À la fois visionnaire et opportuniste, DeLorean souhaite construire une voiture sport qu'il qualifie d'«éthique». Sa voiture sera à la fois performante et sécuritaire, durable tout en étant abordable. Du moins, c'est ce qu'il raconte aux investisseurs. La voiture, baptisée DMC-12 et dessinée par Giugiaro, était spectaculaire avec ses portes en aile de mouette et les panneaux de sa carrosserie en acier inoxydable. Toutefois, le moteur d'origine Renault ne fournissait pas les performances attendues et le système électrique de la voiture souffrait de nombreux problèmes de jeunesse. La DMC-12 était loin d'être une réussite sur le plan technique et, en plus, les performances n'étaient pas au rendez-vous. Les acheteurs potentiels s'en seraient peut-être contentés si la voiture avait été une aubaine, tel que promis. Mais les coûts ont été mal contrôlés et le prix de vente prévu avait presque triplé avant même que la DMC-12 ne soit commercialisée.

En raison de son prix abusif et de sa piètre qualité de construction, la voiture sera un échec commercial retentissant, et moins de 9000 DMC-12 seront construites. La seule gloire que cette voiture obtiendra sera de figurer dans le film Retour vers le futur en tant que machine à voyager dans le temps!

La chute

Tout s'écroule pour John Z. DeLorean lorsque, en octobre 1982, le FBI le surprend, bande vidéo à l'appui, en train de vendre une importante quantité de cocaïne. Les 24 millions de dollars ainsi amassés devaient, semble-t-il, servir à renflouer les coffres de son entreprise, qui finira par déclarer faillite deux semaines plus tard.

Malgré le flagrant délit, ses avocats réussiront à lui éviter la prison et obtiennent son acquittement, en 1984, pour un vice de forme. Ils lui sauveront aussi la mise, deux ans plus tard, concernant des accusations de fraude liées à la levée de fonds ayant servis à fonder la DeLorean Motor Corporation. Même avec ces deux acquittements, DeLorean ne sera pas délivré pour autant des tracas judiciaires de toutes sortes, qui se poursuivront pendant plus de 15 ans.

Fidèle à lui-même, pendant toutes ces années, John Z. DeLorean continuait de faire des projets et, même à la fin de sa vie, il affirmait encore — à qui voulait bien l'écouter — qu'il se relancerait bientôt dans la fabrication d'une voiture révolutionnaire, à la fois performante et abordable.