Design américain - L'Europe à la rescousse

Pour saisir l'essence d'une culture, il faut parfois du recul. En matière de design automobile, il semble que le recul nécessaire soit une distance équivalant à la largeur de l'océan Atlantique.

Juste au moment où le design des véhicules américains semble émerger de la médiocrité qui l'a caractérisé pendant plus de 30 ans, on ne peut s'empêcher de constater que les étoiles montantes du design automobile américain... ne sont pas d'origine américaine!

Le monde du design automobile est un univers cosmopolite où il n'est pas inhabituel que les chefs designers soient d'une nationalité différente de celle des constructeurs pour lesquels ils travaillent: chez BMW, Chris Bangle est américain; chez Subaru, Andrea Zapatinas est grec; et, jusqu'à récemment, c'est un Français, Olivier Boulay, qui dirigeait le design chez Mitsubishi. Le fait de venir d'ailleurs est souvent un atout pour un designer. Cela lui donne le recul critique nécessaire, et c'est souvent ce petit décalage qui permet de viser juste.

Il est néanmoins frappant de constater que jamais au XXe siècle les départements de design des constructeurs américains n'ont été à ce point dominés par des étrangers — principalement des Européens — qui ont évincé les Américains de la plupart des postes à responsabilité. Il faut dire que d'importants changements de garde ont eu lieu au cours des deux dernières années chez les trois constructeurs de Detroit.

Par ailleurs, en ce qui a trait à la culture américaine, il est amusant de constater que les jeunes designers de la génération montante, qui sont nés et ont grandi en Europe, n'ont pas été directement témoins de la déchéance de l'industrie automobile américaine. Cela explique peut-être pourquoi le mythe grandiose de l'automobile américaine continue de les habiter de façon plus vivace, et que le sujet les inspire plus que leurs collègues nés dans le Nouveau Monde.

Une Française chez GM

General Motors a pris tout le monde par surprise, il y a cinq ans, en recrutant Anne Asensio, 42 ans, une des très rares femmes impliquées à un tel niveau de responsabilité en design automobile. De l'avis de plusieurs, chez Renault, où elle travaillait avant d'aller chez GM, Asensio avait la voie toute tracée pour devenir la première directrice du design de l'histoire de l'automobile. Cela a bien failli arriver chez GM aussi, puisqu'elle faisait partie des trois favoris pour remplacer Wayne Cherry qui partait à la retraite.

Imaginez le tumulte: nommer une femme à la direction du design du plus grand constructeur automobile au monde, une Française de surcroît, en pleine guerre en Irak! Mais les bonzes de la General Motors ont joué de prudence en lui préférant Ed Welburn, un Américain de 54 ans qui oeuvre chez GM depuis 1972. Qu'à cela ne tienne, Asensio poursuit sa route à titre de directrice exécutive du design avancé.

D'autres Européens exercent aussi une influence importante sur le design des produits GM qui sont destinés au marché nord-américain: c'est à Simon Cox, citoyen de Sa Majesté la reine d'Angleterre, qu'on a confié le mandat de redéfinir l'image du gros VUS américain. Le Graphyte, un prototype présenté au dernier Salon de Detroit, était la première étape d'une réflexion qui devrait aboutir à un véhicule de série d'ici deux ans.

Simon Cox a aussi contribué à la transformation radicale de l'image des produits Cadillac, avec le succès qu'on connaît. Cela, sans oublier de mentionner que tout ce travail s'effectue sous la supervision du vice-président Robert Lutz, le grand responsable de la conception des nouveaux produits, lui-même d'origine suisse.

De Volvo à Ford

Chez Ford, c'est maintenant Peter Horbury qui est responsable du design pour l'Amérique du Nord. On a tellement apprécié le boulot qu'avait fait chez Volvo ce sympathique Britannique, en renouvelant l'image un peu austère du constructeur suédois, qu'on lui a confié l'image de Ford.

Il sera certainement accueilli en sauveur après les dégâts causés par son inepte prédécesseur, l'Américain J. Mays, dont la pédanterie et la fatuité n'avaient d'égales que la pauvreté et la fadeur de ses concepts. Probablement incapable de se débarrasser de Mays, Ford lui a offert une «promotion horizontale» en l'envoyant se ressourcer en Europe. Gageons que, s'il y avait eu une ouverture en Antarctique, les dirigeants de Ford n'auraient pas hésité une minute à l'y expédier!

Derrière Horbury s'alignent de jeunes designers prometteurs comme Joseph Baker, un autre Britannique, ou George Saridakis, un Grec qui a grandi en Écosse. La calandre qu'avait conçue Baker pour le prototype 427, présenté en 2003, a maintenant été officiellement adoptée pour redéfinir l'image des futurs produits Ford. Quant à Saridakis, sa spectaculaire GR-1 est probablement ce qui est sorti de plus transcendant des studios Ford depuis des lustres.

Encore un Anglais !

Chez Chrysler aussi, vous l'aurez deviné, c'est un Britannique qui est responsable du design. Trevor Creed, qui a remplacé Tom Gale (retraité) en 2001, a toujours été un passionné de voitures américaines. Enfant, Creed ne rêvait pas de dessiner des voitures, il rêvait de dessiner des voitures américaines. Nuance!

Sous les ordres de Trevor Creed s'affairent deux personnages fort intéressants: Freeman Thomas et Ralph Gilles. Bien qu'il soit américain de naissance, Freeman Thomas, l'auteur de la sublime Audi TT, est aussi allemand par sa mère et a vécu une grande partie de sa vie en Europe. Thomas, qui a la responsabilité du design avancé et dirige le studio Pacifica en banlieue de San Diego, avoue penser «comme un Allemand». Si les dirigeants de DaimlerChrysler avaient souhaité concevoir en laboratoire le designer idéal pour assurer l'arrimage des cultures parfois antagonistes de ce conglomérat germano-américain, ils n'y seraient jamais aussi bien parvenus qu'en embauchant Freeman Thomas.

Quant à Ralph Gilles, il n'est pas européen, mais n'est pas américain non plus. Ce Montréalais d'origine haïtienne est la véritable étoile montante du design chez Chrysler. Le succès colossal de «sa» 300C (voir texte en page 2 de ce cahier) est venu sauver Chrysler de graves difficultés financières, et les ventes de ce modèle ont insufflé un sang neuf à toute l'organisation.

Dans le domaine du design, il y a peu de place pour le pseudo patriotisme et le chauvinisme: quand des milliards de dollars sont en jeu, le meilleur designer est celui qui est apte à catalyser, et à synthétiser, l'essence du projet et sa pertinence culturelle. Et pour cela, il faut bien souvent venir de loin.