Un monde à géométrie variable

Il faudra, dans l'avenir, apprendre à se passer des anciennes façons de diviser le monde en Nord-Sud, Est-Ouest, ou encore en secteur public et secteur privé, estime l'ancien président du Brésil et célèbre sociologue Fernando Henrique Cardoso.

La chute du rideau de fer aura mis un terme à la conception d'un monde divisé en deux blocs: l'Est et l'Ouest. «Même la Chine, aujourd'hui, propose la même chose que les autres, du moins dans ses rapports avec les autres pays, c'est-à-dire l'économie de marché», a-t-il fait remarquer la semaine dernière, lors d'un déjeuner-causerie organisé par le Conseil des relations internationales de Montréal (CORIM).

La mondialisation de l'économie et des moeurs est en train, de son côté, de rendre tout aussi caduque la vieille division entre le Nord et le Sud. «Les relations humaines et les processus de production dépassent maintenant les frontières nationales», a-t-il noté. Les pays du Sud sont désormais tout aussi différents entre eux qu'ils l'étaient autrefois avec ceux du Nord. La fracture sociale entre riches et pauvres s'observe tout aussi bien au Nord qu'au Sud. «Il n'y a plus d'homogénéité, ni entre les pays, ni dans les pays eux-mêmes», a-t-il résumé.

Un tel contexte, sur la scène internationale, ouvre la porte, selon lui, à des «alliances à géométrie variable où l'on verra des pays se regrouper pour défendre certains objectifs et s'opposer sur d'autres enjeux».

Ces alliances regrouperont parfois des pays en voie de développement faisant la lutte à des pays développés, comme cela a été le cas du G20 créé à l'initiative du Brésil à l'occasion de la conférence de l'OMC à Cancún, à l'automne 2003. D'autres fois, elles réuniront des pays du Nord et du Sud contre d'autres pays. Cela a été notamment le cas au moment de décider, à l'OMC, si on allait permettre aux pays pauvres de recourir à des médicaments génériques pour lutter contre les pandémies qui les affligent.

«Ces blocs n'existent pas, a répété Fernando Cardoso, en marge de la conférence. Et puis, si l'on essayait de se lancer dans une guerre Nord-Sud, on la perdrait.»

Vite vite, des changements

Toute cette activité sur le plan mondial obligera notamment à mettre au point des façons de mieux tenir compte de «l'opinion publique universelle», estime celui qui a récemment présidé un comité des Nations unies sur l'intégration de la société civile aux délibérations internationales. «Il faut aller vite vite dans la transformation des institutions internationales parce qu'autrement on va vers des crises répétées», pense-t-il.

Il dit souhaiter que son pays, qu'il a présidé pendant huit ans, de 1995 à 2003, se rapproche assez de pays comme le Canada pour que puissent se créer, un jour, des coentreprises ou que l'on se lance, conjointement, à l'assaut du marché chinois. «Il faudrait, pour cela, dit-il, que l'on organise plus d'échanges entre chefs d'entreprise des deux pays. Pas seulement lors de grandes missions économiques, mais des rencontres entre associations qui permettraient que se tissent des liens personnels.»

À la tête de l'État brésilien lors des jours les plus sombres du conflit commercial qui a opposé les deux pays dans le domaine de l'aéronautique et de la vache folle (brésilienne), Fernando Cardoso voit aujourd'hui dans le succès de Bombardier et d'Embraer la preuve que le commerce international «n'est pas un jeu à somme nulle» et que rien n'empêche «que tout le monde y gagne».

Interrogé sur les partenariats public-privé, le fondateur du Parti social démocrate du Brésil s'est amusé du fait qu'ils soient vus par plusieurs au Québec comme une forme de privatisation des services publics alors que dans son pays, le président Lula les présente, au contraire, comme une solution de rechange aux privatisations. «Je ne crois pas qu'il soit possible d'espérer une amélioration de certains services sans implication des capitaux privés. [...] De toute manière, cela me semble un peu démodé de penser qu'il faille choisir entre le marché ou l'État. Il y a de multiples possibilités entre les deux.»