Perspectives - Le rendez-vous européen

L'histoire a tout du mauvais film d'horreur. On y trouve un monstre dont le nom sonne comme Frankenstein et qui menace de tout détruire avec ses hordes ultralibérales. On y parle, aussi, de foules déchaînées impossibles à raisonner et prêtes à plonger la nation dans une crise profonde. Mais à la fin, on se rend compte que l'on aurait plutôt affaire à un film de répertoire européen racontant la banale et triste histoire d'un rendez-vous manqué.

Les arguments invoqués par le président Jacques Chirac, à la télévision jeudi soir, étaient à la mesure de l'intensité dramatique qu'a atteint le débat référendaire sur la Constitution européenne en France. Le pays «cesserait d'exister politiquement» au sein de l'Union européenne si «d'aventure» elle rejetait le projet d'entente, a-t-il averti. «Je ne veux pas faire de dramatisation», a-t-il poursuivi devant un public constitué de jeunes, mais si le non l'emporte, «la construction européenne s'arrête» et la France devient le «mouton noir» coupable d'avoir empêché les 24 autres pays de l'Union d'aller de l'avant.

Pour plusieurs, cette sortie publique du président français, à plus d'un mois du référendum du 29 mai, est un signe de la peur, sinon de la panique qui s'est emparée des élites gouvernementales depuis que le niveau d'opposition au projet d'entente, parti de 30 % en décembre, a franchi le cap des 50 % en février et se maintient au-dessus de la barre des 53 % depuis un mois. Cette inquiétude se comprend aisément quand on pense qu'il a fallu plus de quatre ans de tractations et le choc des attentats terroristes de Madrid, en mars 2004, pour que les 25 pays membres de l'Union européenne conviennent finalement des vertus de ce compromis. Aride, pour ne pas dire rebutant, avec sa cinquantaine de pages et ses 434 articles, ce projet de constitution vise principalement à libérer les processus décisionnels de la dictature paralysante de l'unanimité pour y mettre à la place, partout où cela est possible, un système de double majorités qualifiées (55 % des pays et 65 % de la population) redonnant plus de poids aux pays les plus populeux.

Ce n'est toutefois pas contre ces dispositions qu'en ont ses opposants en France. À droite, c'est de la tendance à laisser entrer de plus en plus de monde dans la famille européenne qu'on a peur, particulièrement en cette époque où l'on parle de faire éventuellement une place aux Turcs.

À gauche, c'est des réformes «ultralibérales anglo-saxonnes» qu'on ne veut pas. Visant à améliorer la compétitivité économique européenne, elles s'attaquent à des «acquis» comme la semaine de 35 heures ou encore le droit, pour un pays, d'enregistrer des déficits publics importants et répétés même si cela doit affecter la monnaie que tout le monde partage. On s'est montré particulièrement outré par une directive de la Commission européenne visant à faciliter, dans le marché unique européen, la libre circulation de la main-d'oeuvre en matière de services. Accusé d'encourager le «dumping social» avec sa directive qui a, depuis, été amendée, le commissaire européen Frits Bolkestein en est même venu à se faire appeler Frankenstein.

Et puis, il y a les salaires qui n'augmentent pas, le taux de chômage qui a passé le cap des 10 % et le gouvernement de Jean-Pierre Rafarin qui ne fait rien sinon être mêlé à des affaires de corruption. Cela n'a aucun rapport avec le référendum, mais la politique européenne a toujours été étroitement liée aux jeux politiques nationaux. Les partisans de l'étoile montante de la droite, Nicolas Sarkozy, n'ont d'ailleurs pas caché que, tout supporteurs du oui soient-ils, ils ne pleureraient pas en cas de défaite, dans cette bataille, du calife Jacques Chirac, que l'on voudrait remplacer au plus tôt par son propre calife.

À la prochaine fois?

Cette défaite serait toutefois celle de toute la France. Peu de pays se sont, en effet, autant battus, ces dernières années, pour que l'Union se dote de ce genre de constitution permettant à ses membres d'approfondir leur intégration tant sur le plan économique que sur les plans politique et social. Cette ambition, elle l'a d'ailleurs nourrie depuis la création d'un premier marché commun du charbon et de l'acier, en 1951.

Il n'est cependant question ici que de sauver la face. Les sondages indiquent qu'il y a de fortes chances que les Pays-Bas aussi disent non lors de leur propre référendum, qui doit se tenir le 1er juin. Si ce ne sont pas eux, ce seront probablement les éternels empêcheurs de danser en rond britanniques qui le feront, ou alors les Tchèques, qui ne se montrent pas chauds non plus.

On reviendrait alors aux règles établies par le Traité de Nice, en 2000, ce qui ressemble fort à une condamnation à l'immobilisme. L'occasion serait alors rêvée pour les Britanniques, les Scandinaves, les Européens de l'Est ou encore les Américains de militer pour que l'on ramène le projet européen à quelque chose de plus raisonnable, c'est-à-dire une zone de libre-échange. Cela permettrait aussi, disent certains de leurs opposants, à ceux qui sont plus ambitieux, comme la France, l'Allemagne ou la Belgique, de faire bande à part et de constituer ensemble un noyau dur qui n'aurait plus, chaque fois, à pousser et à tirer les autres pour avancer.

Il y a lieu de douter que les uns y trouveront là une meilleure façon de faire face à la concurrence américaine ou chinoise, ou encore que les autres pourront mieux s'affirmer sur la scène internationale et défendre leurs «acquis» sociaux.

Rien ne nous empêche de négocier une nouvelle entente plus acceptable, prétend l'un des chefs de file du camp du non, le socialiste Laurent Fabius.

Il est vrai que l'Europe n'en est pas à son premier échec et qu'elle a toujours su rebondir dans le passé.

Le problème est qu'il a fallu quatre ans et un attentat terroriste pour arriver au présent projet de constitution et qu'à l'heure actuelle, une entente plus acceptable pour les Français irait dans le sens opposé d'une entente plus acceptable pour les Britanniques. Il y a des rendez-vous, comme cela, qu'il vaut mieux ne pas rater.