Immigration - Un monde en mouvement

Fabian Covarrubias a un diplôme d’actuaire d’une université mexicaine. Après un stage au Congrès américain, il complète son MBA à l’Université Laval et part travailler un an en Allemagne. Incapable, depuis son retour à Montréal, de se tro
Photo: Pascal Ratthé Fabian Covarrubias a un diplôme d’actuaire d’une université mexicaine. Après un stage au Congrès américain, il complète son MBA à l’Université Laval et part travailler un an en Allemagne. Incapable, depuis son retour à Montréal, de se tro

Cela a commencé par le commerce des biens. Puis est venu le tour des marchés financiers. Aujourd'hui, ce sont les travailleurs qualifiés qui connaissent une plus grande liberté de mouvement alors que les pays n'arrivent toujours pas à endiguer l'immigration clandestine des autres. Assistons-nous au début de la libéralisation de la circulation des personnes?

Au cours des 35 dernières années, le nombre de personnes vivant ailleurs que dans leur pays natal a plus que doublé dans le monde. Il atteignait, en 2003, un total de 175 millions, soit presque 3 % de la population mondiale. Ce phénomène s'est particulièrement accéléré depuis 15 ans.

«Il n'y a pas de doute que la mobilité des personnes a considérablement augmenté, dit Jean-Philippe Chauzy, porte-parole de l'Organisation mondiale des migrations (OIM), basée à Genève. Cela tient à ce que l'on a appelé le village global; il est désormais plus facile, pour les gens, de savoir ce qui se passe ailleurs, de voyager et de garder contact entre eux.»

On parle ici de la télévision et d'Internet, qui font rêver à de meilleurs niveaux de vie et qui permettent même de se tenir informé des occasions d'emploi à l'étranger. On parle des coûts de transport, qui n'obligent plus, comme auparavant, les immigrants à quitter pour toujours leur pays natal et qui offrent, au contraire, la perspective de plusieurs allers-retours. On parle aussi, simplement, du téléphone et de la vidéo, qui permettent de se donner fréquemment des nouvelles, de raconter de quoi a l'air notre nouvelle vie et de convaincre ses proches et ses amis de venir nous rejoindre.

Il y a aussi des facteurs plus directement liés à la mondialisation de l'économie, notait l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) dans son tout dernier rapport sur les tendances migratoires. La multiplication du nombre d'entreprises ayant des activités dans plus d'un pays amène, par exemple, de plus en plus de personnes à sauter les frontières pour des raisons professionnelles. La libéralisation des échanges a également relevé de plusieurs crans le degré de concurrence entre les économies nationales.

Les pays voient alors l'immigration comme un bon moyen de rehausser rapidement le niveau de compétence de leur main-d'oeuvre dans les secteurs stratégiques, particulièrement lorsqu'ils sont confrontés au vieillissement de leur population.

Le resserrement des mesures de sécurité après les attentats du 11 septembre 2001, la crise irakienne, l'alerte au SRAS ou encore la remontée du chômage dans certains pays n'ont pas empêché les niveaux d'immigration de rester élevés, voire proches des records historiques enregistrés au cours des dernières années, note l'OCDE.

Il est principalement question d'une immigration économique, c'est-à-dire de travailleurs choisis pour leurs compétences professionnelles ou leur degré de formation, mais aussi d'investisseurs ou encore d'aides familiaux.

«Ces mouvements migratoires ne se font pas seulement du Sud vers le Nord, précise Jean-Philippe Chauzy, de l'OIM. Ils sont aussi Nord-Nord et Sud-Sud. Plusieurs travailleurs européens partent, par exemple, pour l'Amérique, alors que l'Afrique du Sud représente un puissant pôle d'attraction pour tout le reste du continent.»

Concurrence féroce

La concurrence est devenue, ces dernières années, particulièrement féroce en ce qui a trait à l'immigration temporaire de travailleurs qualifiés. C'est le cas non seulement entre les pays dits d'immigration permanente (comme le Canada, les États-Unis et l'Australie), mais aussi avec ceux dont les portes sont réputées pour être moins ouvertes, notamment en Europe.

Les gouvernements rivalisent d'ingéniosité et n'hésitent pas à se copier afin de faciliter l'entrée d'étrangers formés dans des champs de spécialisation très en demande.

«La décennie 90 a été marquée par un accroissement important de la mobilité internationale des travailleurs hautement qualifiés, dans le domaine des nouvelles technologies mais également dans ceux de l'éducation et de la santé», écrit l'OCDE dans son rapport.

«On ne parle pas ici des travailleurs saisonniers comme ceux qui arrivent chaque année du Mexique pour cueillir nos fruits et légumes, mais des professionnels qui viendraient s'établir pour trois ou cinq ans, explique Hélène Pellerin, professeure à l'École d'études politiques de l'Université d'Ottawa. Ce sont des gens d'une très grande mobilité qui ne désirent pas nécessairement faire leur vie dans le pays d'adoption», dit-elle. Un apport de main-d'oeuvre que réclament des gouvernements de façon de plus en plus pressante les entreprises et qui serait ni plus ni moins, selon l'experte, qu'une nouvelle application de la philosophie d'affaires du «juste à temps» visant à répondre rapidement aux besoins fluctuants du marché du travail.

On assiste également à une «augmentation spectaculaire» des effectifs d'étudiants étrangers, remarque l'OCDE. Leur nombre au Canada, par exemple, a plus que doublé en l'espace d'une dizaine d'années et atteignait un total de 61 300 en 2003. De nouvelles mesures ont été mises au point pour inciter cette future main-d'oeuvre qualifiée à rester au terme de ses études. Le Québec permet ainsi désormais aux étrangers qui étudient en région d'y travailler en même temps.

«C'est un mythe de croire qu'il suffit d'ouvrir les portes pour que les immigrants se précipitent chez vous, dit le porte-parole du ministère de l'Immigration et des Communautés culturelles, Claude Fradette. Il faut travailler à se faire connaître comme destination de choix.»

En plus de chercher à attirer, comme ailleurs au Canada, les travailleurs étrangers les mieux formés et les plus polyvalents possibles, le Québec, qui sélectionne environ les deux tiers de ses immigrants, s'est fixé comme objectif qu'au moins la moitié d'entre eux connaissent le français.

Pour l'atteindre, il tend à sélectionner plus de candidats provenant de l'Afrique du Nord, de l'Amérique latine et de l'Europe que le reste du pays (voir tableau ).

Difficile intégration

Bien que désirée par les gouvernements et les entreprises, l'intégration de ces travailleurs qualifiés provenant de l'étranger ne se fait pas sans mal.

Les étrangers et les immigrés sont presque toujours plus touchés que les nationaux par le chômage, constate l'OCDE. Une récente étude de l'Institut de recherche en politique publique montre également qu'à formation égale, les immigrants au Canada gagnent, en moyenne, 30 % de moins que quelqu'un né au pays. Une année d'étude dans une université étrangère vaut, quant à elle, trois fois moins que dans une institution canadienne.

«C'en est gênant!, déclarait au Devoir, le mois dernier, le ministre canadien de la Citoyenneté et de l'Immigration, Joseph Volpe. Les chauffeurs de nos limousines, à Toronto, viennent d'Iran et sont tous des ingénieurs avec au moins une maîtrise. Moi, je n'en ai pas, de maîtrise. Savez-vous combien ça coûte de former un ingénieur? Cela me semble un terrible gaspillage de ressources.»

Ces travailleurs étrangers peuvent toutefois se compter pour relativement chanceux. Les pays se les arrachent et cherchent donc intensément la façon de les intégrer le plus efficacement et le plus harmonieusement possible. C'est une tout autre histoire pour ceux qui sont tout en bas de l'échelle socioéconomique.



L'autre immigration

«C'est bien beau de vouloir des spécialistes en hautes technologies, mais tous ces gens ont besoin de garagistes, de blanchisseurs et de laveurs de vaisselle dans les restaurants, soit autant de secteurs dans lesquels de moins en moins de gens nés ici sont prêts à aller travailler», remarque François Crépeau, professeur de droit international et titulaire de la chaire de recherche en droit international des migrations de l'Université de Montréal.

Autant de secteurs économiques, poursuit-il, où l'on n'est pas prêts à payer les augmentations de prix qu'amènerait le respect des règles en matière de salaire minimum et des conditions de travail, ce qui implique que l'on fasse appel à des travailleurs clandestins.

Il y aurait entre 300 000 et 700 000 immigrants illégaux au Canada, affirme François Crépeau. «De ce nombre, 99,9 % ont trouvé un emploi et se débrouillent par eux-mêmes. Cela montre bien comment leur présence répond à un besoin économique.»

Le resserrement des règles de sécurité depuis les attentats du World Trade Center ne réduira pas ce flot d'immigrants, pense-t-il. Il ne contribuera qu'à les renfoncer un peu plus encore dans la clandestinité et la misère, pour le plus grand bonheur des réseaux de passeurs. Pour l'essentiel, les gouvernements continueront de fermer les yeux sur cette main-d'oeuvre au noir et continueront de n'envoyer leurs inspecteurs qu'une fois par mois dans les ateliers de couture de la rue Chabanel, à Montréal. «On ne veut pas ruiner des pans entiers de l'économie», dit-il.

Des efforts ont quand même été déployés pour faire face à cette situation. Un projet-pilote a, par exemple, été mis sur pied au Canada, en 2002, pour permettre aux entreprises de n'importe quel secteur d'embaucher des employés temporaires non spécialisés n'importe où dans le monde, à condition de faire la preuve que la main-d'oeuvre locale ne suffit pas à la tâche. Au moins 3000 travailleurs étrangers en auraient bénéficié l'an dernier, notamment dans les domaines de l'hôtellerie et de la transformation de la viande. Plus de 10 000 Mexicains venaient déjà, chaque année, au pays, à titre de travailleurs agricoles, en vertu d'une entente-cadre intervenue entre les deux pays il y a plus de 30 ans.

Quant aux travailleurs illégaux, concentrés à Toronto mais également présents à Vancouver et à Montréal, Ottawa a déjà fait savoir qu'il cherchait, comme les États-Unis, un moyen d'en régulariser la situation sans pour autant passer l'éponge et leur accorder tout bonnement le statut d'immigrant reçu. «On parle d'activités qui vont à l'encontre des règlements actuels mais qui satisfont des besoins économiques qui sont tout à fait importants pour les Canadiens», a expliqué le ministre Joseph Volpe lors de son passage dans les bureaux du Devoir.

Des règles mondiales

Puisqu'il est question de phénomènes mondiaux, ne serait-il pas plus judicieux de s'en remettre à des mécanismes internationaux pour gérer les flux migratoires? Les pays de l'Union européenne paraissent, à première vue, avoir une longueur d'avance sur tous les autres en ce domaine avec leur marché unique permettant la libre circulation de la main-d'oeuvre.

Cette mobilité a toutefois été longtemps réservée à ceux qui avaient un contrat en poche, rappelle Don DeVoretz, professeur d'économie à l'université Simon Fraser et directeur, à Vancouver, du Centre de recherche sur l'immigration et l'intégration dans les métropoles. Quant aux dix pays qui viennent tout juste de se joindre à la famille européenne, leurs ressortissants pourraient devoir attendre six ans avant d'avoir le droit d'aller chercher un emploi où bon leur semble.

Dans l'Accord de libre-échange nord-américain (ALENA), on s'est contenté d'implanter un processus accéléré de visa temporaire pour les ressortissants de l'un ou l'autre des trois pays membres qui auraient un contrat en poche.

L'idée d'une plus grande mobilité de la main-d'oeuvre allant de pair avec le processus de libéralisation des services a bien été discutée à l'Organisation mondiale du commerce (OMC), remarque Hélène Pellerin. «Mais pour le moment les pays en voie de développement ne veulent rien savoir d'une libéralisation des services alors que les pays développés ne veulent pas d'une plus grande mobilité des travailleurs.» Un compromis a bien été proposé, notamment par l'Inde et le Brésil, dans le cadre de l'actuelle ronde de négociation de Doha. Il est question d'un visa commun à tous les pays qui ne s'appliquerait qu'aux travailleurs qualifiés d'un nombre restreint de secteurs économiques, mais rien n'y fait.

«Aucune coopération n'est possible, en matière de travailleurs qualifiés, parce que les pays y sont tous en concurrence les uns avec les autres, pense François Crépeau, également directeur scientifique du Centre d'études et de recherches internationales de l'Université de Montréal. Il ne peut y avoir d'entente que sur la répression de l'immigration qualifiée d'indésirable. Ce qui n'a rien de rassurant pour ces immigrants, qui n'ont souvent personne pour les défendre.»

Choisir plutôt que subir

Le problème avec ces enjeux, déplore Hélène Pellerin, est qu'ils font rarement l'objet de débat public éclairé. «Soit ils sont présentés comme des questions beaucoup trop techniques pour que les gens s'y intéressent, soit ils font l'objet de réactions xénophobes.» Ils n'en sont pas moins d'une grande importance et font l'objet de luttes d'influence considérables, notamment entre les entreprises privées, qui réclament sans cesse un relèvement des obstacles à la libre circulation de la main-d'oeuvre, et des syndicats, qui y voient une menace aux conditions de travail.

On tend toutefois à exagérer les proportions que prendrait une plus grande mobilité internationale de la main-d'oeuvre, pense-t-elle. Après tout, même au sein du marché unique européen, moins de 5 % de la population travaillait, au milieu des années 90, dans un autre pays que le sien.

Don DeVoretz pense même que c'est le contraire qui est en train de se passer. Après tout, la liberté de circuler était presque totale jusqu'à ce que la crise de 1929 n'éclate. On a assisté par la suite à un resserrement graduel qui n'a jamais été aussi grand, selon lui, que depuis le 11 septembre 2001. «Il suffirait d'un autre drame du genre, dit-il, pour que tout se bloque. Les forces vont vraiment dans l'autre sens.»

Jean-Philippe Chauzy est d'un tout autre avis. «L'évolution à laquelle on assiste tient à des facteurs fondamentaux, rappelle le porte-parole de l'Organisation mondiale des migrations. Tant que les tendances démographiques seront les mêmes et tant que les écarts socioéconomiques entre les pays seront les mêmes, les pressions migratoires resteront les mêmes. Mieux vaut, dans ce contexte, choisir le type d'immigration que l'on aura plutôt que de nier ces faits et le subir.»