Exporter ses travailleurs

Loin de résister à la fuite de leurs cerveaux, certains pays en voie de développement ont pris le parti de s'enrichir en en faisant l'exportation.

«C'est le cas des Philippines, où cela fait carrément l'objet d'une stratégie économique explicite, explique Hélène Pellerin, professeure à l'École d'études politiques de l'Université d'Ottawa. On y forme, par exemple, beaucoup plus d'infirmières que le pays en aurait besoin parce que l'on compte sur le fait que plusieurs partent pour le Royaume-Uni ou d'autres pays riches où se trouvent des besoins de main-d'oeuvre.»

Une fois à l'étranger, ces travailleurs expatriés gagneront habituellement de meilleurs salaires que ce qu'ils auraient reçu dans leur pays et en retourneront une partie à leur famille pour le plus grand bien de la collectivité. On estime qu'un total de 100 milliards $US est ainsi envoyé annuellement par des travailleurs étrangers dans leur pays d'origine par les réseaux bancaires officiels. Le total des sommes qui transitent par des canaux qui échappent au contrôle de l'État (ex.: par courrier ou par des voyageurs) serait de deux à trois fois supérieur, selon l'Organisation mondiale des migrations (OIM).

Ces transferts de fonds comptent pour 9 % du produit intérieur brut des Philippines. Cette proportion grimpe à 25 % au Salvador, alors qu'au Mexique ces revenus sont équivalents à ceux de l'industrie touristique. Des pays comme l'Inde et la Thaïlande essaient de tirer encore plus avantage de la situation en encourageant leurs ressortissants à revenir au pays, ne serait-ce que pour de courts séjours, afin que l'on puisse profiter de leur expérience et de leurs contacts à l'étranger.

Ce phénomène a aussi un prix économique et social, fait remarquer Hélène Pellerin. Il y a d'abord les coûts de formation de cette main-d'oeuvre destinée à servir dans d'autres pays, mais aussi ces travailleurs presque envoyés en mission à l'étranger et souvent séparés de leur famille.

Et puis, tous ne peuvent pas se permettre de perdre ainsi leurs travailleurs les plus qualifiés. «Le départ pour l'étranger de milliers d'ingénieurs ou de médecins n'affectera pas beaucoup des pays comme l'Inde, la Chine ou le Brésil, dit Jean-Philippe Chauzy, porte-parole de l'OIM. C'est une tout autre histoire pour les pays africains, par exemple, où l'on ne dispose, déjà, ni des ressources ni des effectifs pour répondre aux besoins de la population locale et où ce phénomène représente véritablement une saignée dont les impacts sont très graves.»

Les plus récentes statistiques (voir tableau ci-dessous) montrent d'ailleurs comment la fameuse fuite des cerveaux est avant tout un problème pour les pays pauvres. Il n'est pas rare, en effet, de voir de plus petits pays d'Afrique, d'Amérique latine ou encore des Caraïbes perdre la moitié de leurs travailleurs qualifiés au profit des pays riches. Une telle tendance n'est pas sans compromettre lourdement les chances de favoriser un essor économique et social de ces sociétés, constatent les experts. «Dans ces pays, il n'y a rien d'autre à faire que d'essayer de limiter les dégâts», déplore Hélène Pellerin.