L'OMC en conclave

L’ancien commissaire européen au Commerce, le Français Pascal Lamy, au cours de l’entretien qu’il a accordé hier au Devoir.
Photo: Jacques Grenier L’ancien commissaire européen au Commerce, le Français Pascal Lamy, au cours de l’entretien qu’il a accordé hier au Devoir.

La course à la direction de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) ne doit pas tourner à la guerre Nord-Sud, conjure l'un des candidats favoris, le Français Pascal Lamy.

«Le but est de trouver la personne la plus qualifiée, pas d'opposer l'Afrique à l'Asie, ou l'Europe à l'Amérique du Sud. On a bien vu, la dernière fois, comment ce genre de bagarre ne rend service à personne», a déclaré hier, en entrevue au Devoir, l'ancien commissaire européen au Commerce, aujourd'hui en compétition avec trois autres candidats venant du Brésil, de l'Uruguay et de l'île Maurice.

Cette dernière fois remonte à la fin des années 1990. Le bloc des pays riches et celui des pays pauvres s'étaient alors tellement braqués, l'un contre l'autre, que l'on avait finalement convenu de confier un premier mandat de trois ans au Néo-Zélandais Mike Moore, suivi d'un autre mandat de trois ans au Thaïlandais Supachai Panitchpakdi.

«Tout le monde convient maintenant que ce n'était pas une bonne décision. [...] Je ne vois pas pareille hypothèse poindre pour l'instant. Je crois que l'expérience précédente a été suffisante», dit Pascal Lamy, se référant notamment aux nombreuses difficultés rencontrées par l'OMC depuis la Conférence de Seattle, en 1999.

La procédure de sélection du directeur général de l'OMC a, depuis, été révisée. Le mandat de quatre ans, renouvelable une fois, doit être attribué à la fin du mois de mai au terme d'un processus de consultation devant mener à un consensus des 148 pays membres. Selon les règles, cette décision devrait faire abstraction de l'origine des candidats en lice et ne se fonder que sur leur expérience et leurs qualités personnelles.

Bagarre Nord-Sud

Cela n'a toutefois pas empêché plusieurs voix du Sud de réclamer que la direction de l'OMC revienne à l'un des leurs, les pays en voie de développement comptant pour les deux tiers des membres de l'organisation. Il n'en serait, selon eux, que justice dans un monde où les États-Unis et l'Europe se réservent déjà, respectivement, la direction de la Banque mondiale et du Fonds monétaire international (FMI).

Cela n'a pas empêché, non plus, le candidat du Brésil, Luiz Felipe de Seixas Correa, et celui de l'île Maurice, Jaya Krishna Cuttaree, de se présenter tous deux comme les champions du Sud contre le Nord et de s'attirer ainsi, l'un, l'appui de la Chine, et l'autre, l'appui de plusieurs pays d'Afrique, des Caraïbes et du Pacifique. Cela n'empêche pas le grand favori et candidat de l'Uruguay, l'ex-ambassadeur à l'OMC Carlos Perez del Castillo, de revendiquer l'appui de la quasi-totalité des pays d'Amérique latine, en plus, il est vrai, de plusieurs pays du Groupe de Cairns, dont la Nouvelle-Zélande et l'Australie, et son plus proche concurrent, Pascal Lamy, de pouvoir compter sur le soutien des 25 pays de l'Union européenne et sur la sympathie déclarée du géant américain.

Tenu à la réserve, à cause du rôle de facilitateur qu'il assume ces mois-ci à l'OMC aux côtés du Kenya et de la Norvège, le Canada ne cache pas non plus son amitié pour l'Européen. Jim Peterson «s'est toujours dit très ouvert à la candidature de M. Lamy, qui a su démontrer un savoir-faire et un leadership exceptionnels», a commenté hier la porte-parole du ministre du Commerce international, Jacqueline Larocque, après que le candidat en campagne eut rencontré son patron ainsi que le premier ministre Paul Martin et le ministre des Affaires étrangères, Pierre Pettigrew.

Pascal Lamy espère bien que l'on se souviendra du rôle central qu'il a joué dans le lancement d'un Cycle pour le développement à Doha, en 2001, de sa contribution déterminante dans l'obtention, par les pays pauvres, du droit de recourir à des médicaments génériques pour lutter contre les pandémies qui les affligent, ou encore des efforts qu'il a déployés pour réduire, au sein même de l'Union européenne, les subventions dans le secteur agricole.

«La réalité juridique est que le directeur général [de l'OMC] n'a pas de pouvoir, expliquait-il hier. Cela peut éventuellement devenir une position d'influence si l'on réussit à tisser des liens de confiance et établir son autorité personnelle, mais pas parce que l'on vient de tel ou tel endroit.»

Défi considérable

Les défis auxquels fera face celui qui prendra officiellement la relève de Supachai Panitchpakdi, en septembre, quelques mois à peine avant la tenue, en décembre, d'une conférence déterminante à Hong Kong, seront considérables. La tâche d'adapter les règles commerciales à la réalité d'aujourd'hui est difficile. Il s'agit, notamment, de trouver une façon d'aménager une place dans le nouvel ordre économique mondial à des pays en voie de développement qui, du Brésil à l'Éthiopie, en passant par la Chine et le Sénégal, appartiennent, à bien des égards, à des mondes totalement différents.

Des échecs, comme celui de la Conférence de Cancún, à l'automne 2003, ne lui apparaissent pas, en soi, tellement graves, dans la mesure où l'on sait en tirer des leçons. «On sait maintenant, dit-il par exemple, que les pays en voie de développement peuvent bloquer un accord même si les États-Unis et l'Europe l'appuient. La possibilité de bloquer, c'est une force. Mais c'est aussi une responsabilité.»

Il faudra, aussi, rester attentif aux accusations de déficit démocratique que l'on continue de lancer à l'endroit de l'organisation, même si des progrès ont été réalisés, depuis Seattle, en matière de transparence et de dialogue avec la société civile. «Cela me paraît plutôt rassurant que les gens se méfient des pouvoirs qui sont plus lointains», comme c'est le cas pour toutes les institutions internationales. Ces institutions sont pourtant de plus en plus nécessaires. Aussi doit-on, selon lui, toujours «garder à l'esprit le défi de la légitimation de ce qui s'y fait».

Le stock de règles commerciales accumulées au fil des 50 dernières années, et le mécanisme de règlement des différends qui l'accompagne, confèrent-ils à l'organisation trop de pouvoir? Pascal Lamy ne le croit pas. «Il est vrai que cela donne une impression de surplomb de l'OMC sur tout le reste. Mais ce n'est pas la bonne analyse. La bonne analyse, c'est que ce sont les [autres secteurs] qui ne ressortent pas assez. [...] Le jour où l'on aura une Organisation mondiale de l'environnement, la situation sera plus simple et le problème de l'articulation entre les deux types de normes sera probablement plus facile à débattre.»

Quoi qu'on en dise, l'OMC «est un bien commun», «un actif» dont on devrait être fier et qu'il vaut la peine de développer, concluait Pascal Lamy, hier, quelques heures avant de s'envoler pour poursuivre sa campagne au Brésil.