La Banque du Canada ne bouge pas

La Banque du Canada s'en est une nouvelle fois tenue au statu quo, tant dans ses propos que dans la fixation de son taux directeur. L'économie canadienne poursuit toujours son ajustement à la conjoncture mondiale et l'atteinte de son plein potentiel n'est pas attendu avant le second semestre 2006, ce qui retarde un resserrement monétaire qui ne pourra toutefois être évité, a averti la banque centrale.

Sans surprise, la Banque du Canada a maintenu son taux cible du financement à un jour à 2,5 %. Dans la foulée, le taux directeur de la banque centrale demeure inférieur de 25 points de base à celui de la Réserve fédérale américaine (Fed), qui a été haussé à 2,75 % le 22 mars dernier. Et tout indique que cet écart ira en se creusant, avec une Fed poursuivant sur son erre d'aller.

Car de ce côté-ci de la frontière, l'institution dirigée par la Banque du Canada s'en tient à un scénario voulant que l'économie canadienne ne retournera à son plein potentiel qu'au second semestre de 2006. Quant à l'inflation, mesurée par l'indice de référence, elle devrait atteindre le taux cible de 2 % «vers la fin de la même année», a ajouté l'institution dirigée par David Dodge, qui montre tout de même ses crocs sans se faire menaçante pour autant. «À la lumière de cette projection, une réduction du degré de détente monétaire sera requise au fil du temps.»

Perspectives inflationnistes limitées

Mais rien ne presse. «Comme les perspectives inflationnistes demeureront très limitées au cours des prochains mois, la Banque du Canada devrait se montrer prudente en prolongeant aussi longtemps que nécessaire la pause dans le resserrement monétaire», peut-on lire dans les commentaires de Desjardins Études économiques. Les économistes de l'institution coopérative n'entrevoient pas de contexte favorable à une remontée du taux directeur avant la fin de l'été. Au Groupe financier TD, on parle de l'automne alors qu'à la Royale, on ne perçoit aucun mouvement haussier avant le quatrième trimestre de 2005. Cette dernière croit cependant qu'à la fin de l'année, le taux cible à un jour de la Banque du Canada aura été augmenté de 50 points de base.

Cette retenue, observée et anticipée, s'explique par une conjoncture économique encore confuse sur la scène internationale. D'ailleurs, la Banque du Canada retient encore qu'«on observe de plus en plus de signes témoignant de l'ajustement de l'économie canadienne aux changements en cours sur la scène internationale». Elle s'est empressée d'ajouter dans son communiqué qu'«on estime toujours que la croissance, cette année et l'an prochain, proviendra principalement du dynamisme de la demande intérieure».

En d'autres termes, les conséquences de la vitalité du dollar canadien sur l'économie «sont très importantes et, par ricochet, loin d'être terminées», ont souligné les économistes de Desjardins. «Pour que d'autres hausses de taux soient décrétées, il faudra attendre que les incertitudes liées au huard se soient quelque peu dissipées.» Sans compter les tribulations de l'or noir. «L'évolution des prix internationaux du pétrole brut constitue également un risque important et pourrait avoir des répercussions sur la politique monétaire canadienne si l'accroissement des prix énergétiques devait provoquer une modification importante des prix relatifs.»

90 ¢US

En réaction immédiate à la décision de la Banque du Canada, le dollar était en baisse de 39 centièmes à l'heure du midi, à 80,70 ¢US. Il a clôturé la séance à 80,76 ¢US, en baisse de 33 centièmes.

Pourtant, parallèlement, les statistiques sur la balance commerciale de février ont été dévoilées hier, faisant ressortir une détérioration du déficit, déjà record, aux États-Unis. «Le déficit annualisé de la balance commerciale américaine s'est envolé au-dessus des 700 milliards de dollars américains en début d'année et devrait établir un nouveau record en 2005. Le pendant de cet inquiétant déficit, le déficit [budgétaire] fédéral américain, devrait atteindre le chiffre record de 440 milliards. Ces deux manques à gagner causent un stress important sur le marché des capitaux et constituent un fardeau qui pèse sur les perspectives économiques américaines», a souligné l'économiste en chef de la Banque Scotia, Warren Jestin.

Avec des capitaux extérieurs retenant l'essentiel du financement de ce double déficit, «le soutien des prêteurs de dernier recours pour l'Amérique — les banques centrales asiatiques — peut, de temps à autres, porter le dollar, mais il ne peut empêcher l'érosion de sa valeur à long terme». Warren Jestin croit que, dans un an, le dollar américain vaudra 1,45 euro, 95 yens et 1,11 dollar canadien, soit l'équivalant d'un dollar canadien à 90 ¢US.

Une telle vigueur du dollar se fera sentir surtout dans les provinces de l'Ontario et du Québec — là où se concentrent les trois quarts de l'industrie manufacturière au pays — et contribuera à abaisser la croissance de l'économie canadienne sous les 2,5 % cette année et l'an prochain, selon les cibles avancées hier par la Scotia.

En janvier dernier, la Banque du Canada avait légèrement revu à la baisse ses prévisions en réaction à l'appréciation de la devise canadienne. La hausse du PIB pour 2005 a été ramenée de 2,9 à 2,8 %, et celle pour 2006 est passée de 3,3 à 3,2 %. Un scénario qui pourrait être revisité demain, avec le dépôt du rapport de la politique monétaire.