Prix pour acquis

Selon l’Institut canadien des produits pétroliers, la population s’est informée. Elle sait que les prix de l’essence avant taxes sont les «moins chers» des pays du G8 et que ces mêmes prix sont déterminés par une longue série de facteurs.
Photo: Pascal Ratthé Selon l’Institut canadien des produits pétroliers, la population s’est informée. Elle sait que les prix de l’essence avant taxes sont les «moins chers» des pays du G8 et que ces mêmes prix sont déterminés par une longue série de facteurs.

Des prix de l'essence qui sont «abusifs», des camionneurs artisans qui manifestent, des campagnes de boycottage, des pétitions... En 1999, l'essence gambade allègrement au-delà des 70 ¢ et c'est la fin du monde. Du moins, tel que les automobilistes le connaissent. Cinq ans et demi plus tard, alors que le prix du litre cogne aux portes du dollar, la contestation n'a plus le même visage. Comme si le niveau de tolérance atteignait lui aussi de nouveaux sommets.

Il existe tout de même quelques poches de résistance, dans la rue comme dans les cercles politiques. Rebuté par les profits que font les pétrolières à l'étape du raffinage, le Bloc québécois, pour sa part, promouvoit l'idée d'un «Office de surveillance du secteur pétrolier», sorte de CRTC avec un pouvoir d'enquête et de sanction, et la motion qu'il a déposée en Chambre des communes devrait faire l'objet d'un débat d'ici quelques semaines.

Dans le cas des camionneurs indépendants, associés aux Métallos (FTQ), le bras de fer se joue au quotidien. «Ça reste inquiétant», dit le coordonnateur des travailleurs autonomes, Mario Sabourin. «Les manifs avaient sensibilisé le public, mais on continue de mettre de la pression de façon ponctuelle.» Dans les contrats les liant aux grandes entreprises, par exemple, les camionneurs négocient des clauses qui limitent la portion des hausses de prix qu'ils devront assumer.

Mais l'un des principaux combattants ces jours-ci s'appelle Frédéric Quintal, croupier au Casino de Montréal et porte-parole d'un site Web baptisé «L'essence à juste prix». Les consommateurs, reconnaît cet ancien propriétaire d'un 4X4 qui s'est insurgé un jour de septembre 2000, forment un groupe difficile à rassembler. «Le gouvernement a touché à 103 millions et les étudiants ont sauté dans la rue. Il y a des groupes, tout comme les agriculteurs, plus facilement solidarisables que d'autres.»

M. Quintal, qui se donne comme mission d'«informer», a constaté il y a quelques années la complexité que représente une campagne de longue haleine. Un animateur d'émission de télévision le mettant sans cesse au défi de mettre sur pied une campagne de boycottage, il accepte. Un peu à reculons. «Pas pour faire baisser les prix mais pour montrer un exemple de solidarité du consommateur, dit-il. La campagne a fait couler beaucoup d'encre et généré certains effets à court terme, mais à un moment donné, quand les prix baissent, les gens ne sont plus concernés.»

À l'Institut canadien des produits pétroliers, toutefois, on voit la chose autrement: la population s'est informée; bref, elle sait que les prix de l'essence avant taxes sont les «moins chers» des pays du G8 et que ces mêmes prix, de toute façon, sont déterminés par une longue série de facteurs. «Je pense que les consommateurs ont finalement compris», dit son porte-parole Carol Montreuil. «Le fait que les prix montent à l'échelle planétaire, cela montre que de descendre dans la rue et de vouloir se crucifier sur la place publique ne changera à peu près rien. [...] Et les gens savent que leurs dépenses énergétiques ne sont pas très élevées.»

Plusieurs composantes

Un peu de contexte. Les deux principales composantes du prix de l'essence, rappelons-le, reflètent non seulement le prix du pétrole brut, qui a récemment touché 58 $US à New York, mais aussi les taxes. S'ajoutent les coûts de raffinage, qui fluctuent eux aussi, ainsi que le transport et les coûts d'exploitation du détaillant.

La récente hausse du cours du pétrole brut s'explique en plusieurs volets: les tensions géopolitiques au Moyen-Orient, la spéculation, la très forte demande provenant de la Chine et de l'Inde, etc. Mais l'un des principaux reproches qu'essuie l'industrie pétrolière nord-américaine porte sur les capacités de raffinage, que plusieurs disent insuffisantes et qui créeraient, dit-on, une rareté artificielle.

«C'est un secteur très concentré», dit Sonia Marcotte, présidente-directrice générale de l'Association québécoise des indépendants du pétrole, qui représente les petits détaillants. Les 15 plus grandes compagnies contrôlent 80 % du raffinage américain, lequel fonctionne déjà en moyenne à 95 % de son potentiel, comme au Québec et au Canada. Les États-Unis, de 1981 à 2001, ont vu leur nombre passer de 324 à 153. On a investi pour réduire le contenu en soufre et non pour ajouter de la capacité. Le système est donc serré et, lorsque quelque chose vient en réduire la capacité, il peut survenir une hausse des coûts.

C'est d'ailleurs l'une des situations qui agacent le Bloc. «Dans un marché normal où il y a une concurrence réelle, la capacité de production devrait équivaloir aux besoins du marché et s'ajuster en conséquence, et là on a systématiquement une sous-capacité de raffinage qui se traduit par une raison d'augmenter les prix», dit Paul Crête, député de Kamouraska-Rivière-du-Loup-Témiscouata-Les Basques. «Il y a eu une diminution de capacité de raffinage importante, ce qui entraîne des fluctuations de prix très mauvaises pour l'économie. Et le gouvernement fédéral refuse toujours d'aller analyser le fond de la question.»

L'idée d'un organisme de surveillance plaît de toute évidence à M. Quintal. «Dans un monde idéal, il faudrait avoir l'équivalent d'une régie agricole pour établir les quotas des producteurs, du CRTC devant lequel Bell doit passer pour justifier des hausses de tarifs, d'une Régie de l'énergie où Hydro-Québec a des comptes à rendre.»

Entre-temps, les prix de l'essence évoluent en dents de scie autour de 95 ¢ et, si le niveau de tolérance a augmenté, dit-on, c'est parce que la hausse s'est faite graduellement. «Le palier du litre à un dollar, les gens l'anticipent déjà pour cette année», selon Paul Crête.

N'empêche que l'effet visuel sera au rendez-vous, tout comme il l'a été aux États-Unis ces derniers mois alors que les prix ont franchi 2 $US le gallon (soit 65 ¢ canadiens le litre). «Beaucoup de panneaux n'ont pas encore d'infrastructure adéquate, dit M. Quintal. Ce sera donc un peu artisanal. Et je m'attends à ce que les médias y donnent autant de couverture qu'au CHUM et au pape. Du moins je le souhaite.»