Les bières de microbrasseries en perte de vitesse au Québec

L’industrie microbrassicole d’ici connaît une expansion fulgurante depuis vingt ans, mais la tendance commence à s’essouffler. Alors que les prix des matières premières augmentent et que le marché devient plus compétitif, les Québécois délaissent la bière au profit d’autres produits, découragés par les prix records. Certaines entreprises ont même dû fermer.

« La situation actuelle n’est pas facile, admet Marie-Ève Myrand, directrice générale de l’Association des microbrasseries du Québec (AMBQ). Le vieillissement de la population fait diminuer la consommation. Les coûts de production qui augmentent et la hausse des taux d’intérêt influent aussi grandement sur les prix. »

Karl Magnone, président et fondateur de la chaîne de boutiques spécialisées Tite Frette, explique que les dernières années ont été particulièrement difficiles pour les détaillants. Il observe que la facture moyenne de ses clients a baissé de 3 dollars par rapport à l’an dernier. « Contrairement aux épiceries, on ressent les contrecoups de l’inflation, parce que 95 % de nos ventes proviennent des bières. »

L’un de ses franchisés de la rue Sainte-Catherine, dans le Village, a récemment fermé boutique. Si M. Magnone précise que le quartier représentait un marché particulièrement difficile, il ajoute que le contexte économique actuel n’a pas aidé.

Contrairement aux épiceries, on ressent les contrecoups de l’inflation, parce que 95 % de nos ventes proviennent des bières.

De populaires microbrasseries ont subi le même sort. En janvier, la brasserie Cap Gaspé a fermé à cause de l’augmentation des coûts de production. L’entreprise Vrooden a quant à elle arrêté de brasser de la bière, à l’automne 2022, pour se concentrer exclusivement sur la production d’alcools de riz, invoquant un marché saturé.

Une concurrence féroce

Tant les brasseurs que les détaillants doivent affronter une concurrence de plus en plus féroce. Le site Web de l’AMBQ recense 324 entreprises brassicoles dans la province, par rapport à 33, en 2002. « Une soixantaine d’autres sont en attente de permis, au moment où on se parle », souligne la directrice de l’association.

 Mme Myrand soutient toutefois que cette pression additionnelle sur les brasseurs ne devrait pas affecter outre mesure leur chiffre d’affaires. Elle affirme d’ailleurs ne pas avoir comptabilisé le chiffre d’affaires global de l’industrie. Or, Patrice Comtois, le directeur des ventes chez Lagabière, une microbrasserie de Saint-Jean-sur-Richelieu, assure que l’AMBQ lui a confié que les revenus des microbrasseries d’ici étaient en baisse de 15 % par rapport à l’an dernier, ce que Mme Myrand dément.

3 $
C’est la diminution de la facture moyenne des clients de la chaîne Tite Frette, par rapport à l’an dernier.

Quoi qu’il en soit, Statistique Canada a publié un rapport, en février dernier, selon lequel la vente de bières au pays avait atteint « un creux record ». « Les ventes totales de bière des régies des alcools, de leurs agences et des autres points de vente au détail ont diminué de 0,7 % pour se chiffrer à 9,1 milliards de dollars au cours de l’exercice 2021-2022. Il s’agit d’une troisième baisse annuelle d’affilée », indique le document.

Qui plus est, le prix plancher de la bière a doublé en 2023 par rapport à l’année précédente, où l’on avait déjà enregistré une hausse record.

Des consommateurs « difficiles »

Kamar Boudemlij, directrice générale du pub de la brasserie Benelux, à Verdun, déplore que les prix des bières qui augmentent découragent des clients potentiels : « Certains brasseurs utilisent des ingrédients de plus en plus chers. Ils normalisent le fait de payer des canettes d’IPA (India Pale Ale) sept, voire huit dollars. »

Afin de prendre le pouls du milieu brassicole, Le Devoir s’est rendu au Mondial de la bière de Montréal, qui se tenait en mai. La présidente-directrice générale et cofondatrice du festival, Jeannine Marois, s’est dite « confiante » pour l’avenir, mais a déploré que les consommateurs deviennent « de plus en plus difficiles ».

« Les gens veulent ce qu’il y a de mieux sur le marché, mais ils achètent moins, a-t-elle dit. En même temps, l’industrie a tellement grandi dans les dernières années, que c’est normal que le marché ralentisse un peu aujourd’hui. »

« Avec la montée des prix et la saturation du marché pour certains styles d’IPA […], j’essaie de moins en moins de bières », se désole Mathieu Alary-Fortin, un amateur de bières de microbrasseries qui travaille dans la restauration. Miranda Nisenson, une étudiante en arts, abonde dans ce sens : « Ces temps-ci, j’achète juste des bières de micros pour des occasions spéciales. »

Une offre qui se diversifie

Karl Magnone explique que, pour survivre, les entreprises doivent désormais « diversifier » leur offre. « Depuis notre fondation, en 2018, on a commencé à vendre des vins, des cidres et d’autres produits du terroir. On propose aussi plus de bières sans alcool. Et pour se différencier des [grandes surfaces], on vend certaines bières en exclusivité. Par exemple, les bières de Lagabière sont populaires partout, mais nous, on en vend une faite sur mesure pour nos magasins. »

Patrice Comtois, le directeur des ventes de Lagabière, rencontré au Mondial, mise lui aussi sur une offre plus variée. « On produit maintenant des seltzers, quatre bières sans alcool et plus de styles de bières. […] Contrairement à d’autres brasseurs, on a pu rester en constante expansion. »

Ce sont de telles stratégies qui font en sorte que, selon les plus récentes données de l’AMBQ, « 75 % des microbrasseurs demeurent optimistes » pour l’avenir, soutient Mme Myrand. Ainsi, les bières de microbrasseries n’ont peut-être plus autant la cote qu’avant, mais les microbrasseries et les détaillants, eux, devraient toujours tirer leur épingle du jeu.

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