Vos finances - Le sous-financement des caisses de retraite devient chronique

Des travailleurs d’une usine d’assemblage de General Motors. L’entreprise a dû emprunter 18 milliards $US, en 2003, sous forme de titres obligataires uniquement pour couvrir le déficit de capitalisation de ses régimes de pension en Amérique du
Photo: Agence Reuters Des travailleurs d’une usine d’assemblage de General Motors. L’entreprise a dû emprunter 18 milliards $US, en 2003, sous forme de titres obligataires uniquement pour couvrir le déficit de capitalisation de ses régimes de pension en Amérique du

Les chefs financiers des grandes entreprises ne se bercent plus d'illusions. Ils sont toujours plus nombreux à reconnaître que le problème de sous-financement des caisses de retraite est devenu chronique. S'ils évitent le mot crise, ils parlent d'une fragilité appelée à persister. Les régimes à prestations déterminées n'ont assurément plus la cote, mais leur solution de rechange, les régimes à cotisations déterminées, n'enchante toujours pas. Jusqu'au Fonds monétaire international (FMI) qui dit craindre un trop grand transfert de risque vers les ménages.

La semaine dernière, la firme-conseil Watson Wyatt dévoilait les conclusions d'un sondage selon lesquelles 43 % des chefs financiers des entreprises disaient que le problème de sous-financement des caisses de retraite était généralisé et qu'il persisterait pendant plusieurs années. Un an plus tôt, ils n'étaient que 20 % à dresser un tel constat. C'est donc dire que le pourcentage des chefs financiers canadiens croyant qu'il y a crise du sous-financement des caisses de retraite et qu'elle se prolongera a plus que doublé en un an. De plus, le pourcentage des répondants estimant le problème grave, mais de nature cyclique, a diminué de 39 % dans la version 2004 du sondage, à 23 % cette année.

Il va sans dire que les difficultés, observées et pressenties, concernent les régimes à prestations déterminées, qui garantissent une rente à la retraite. Ces régimes sont importants. S'ils représentent le tiers des régimes complémentaires de retraite au Canada, ils concernent cinq fois plus d'employés, comptant pour les plus grandes caisses de retraite au pays.

Dans le sondage Watson Wyatt, dévoilé lors du sommet sur les régimes de retraite tenu à Toronto la semaine dernière et organisé par le Conference Board du Canada, les chefs financiers ont fait ressortir trois grands dangers pour ces régimes: les risques de changements importants dans les niveaux de cotisations futures (67 %), le déséquilibre ou l'asymétrie» entre les risques et la rétribution du provisionnement des régimes (57 %), ainsi que les risques de grandes fluctuations des charges de retraite qui auront une incidence sur les futurs états financiers des entreprises (53 %).

Par sous-segment, il a été estimé que 59 % des régimes à prestations déterminées non indexés étaient déficitaires à la fin de 2004. Pour les régimes à prestations déterminées indexés, cette proportion passe à 96 %. Quant au manque à combler cumulé, il atteindrait les 190 milliards, soit 30 milliards de plus qu'à la fin de 2003, et ce, malgré les rendements positifs obtenus tant sur les marchés financiers que dans l'immobilier. Le poids de la faiblesse des taux d'intérêt dans le calcul de la valeur présente du passif aura donc été plus lourd.

Cette estimation vient de l'Association des comptables généraux accrédités (CGA) et se réfère à la méthode d'évaluation basée sur la solvabilité, qui a pour corollaire une obligation réglementaire exigeant que les déficits actuariels soient corrigés sur une période d'au plus cinq ans. Cette exigence impliquerait des contributions supplémentaires (sous forme de cotisations additionnelles et de revenus de placement) de 17,5 milliards par année.

GM sous surveillance

Pas étonnant, donc, que les yeux soient dirigés vers General Motors, qui a dû emprunter 18 milliards, en 2003, sous forme de titres obligataires uniquement pour couvrir le déficit de capitalisation de ses régimes de pension en Amérique du Nord. Le plus grand constructeur automobile au monde est désormais condamné à solder l'héritage de conventions très généreuses sur l'assurance-maladie et les retraites. Syndicat et patronat doivent se retrouver autour de la même table jeudi. Le but de la négociation, qui ne s'engagera véritablement qu'au cours de l'été, sera pour GM de convaincre de revoir à la baisse le contrat qui lie les syndiqués à la firme jusqu'en 2007. Le tout afin de réduire le coût de l'assurance-maladie.

Le problème de l'assurance-maladie, combiné à celui des retraites, n'est pas spécifique à GM. Tous les secteurs plus matures — l'automobile, l'acier, le transport, aérien et ferroviaire — souffrent à des degrés divers de ses accords conclus du temps où l'industrie était florissante, où les syndicats étaient maîtres des décisions en matière de retraite et de protection sociale.

Il n'en reste pas moins que GM pâtit plus que les autres de cet héritage. Le fabricant est le plus grand fournisseur privé d'assurance-maladie des États-Unis, couvrant un total de 1,1 million de retraités, de salariés et de dépendants. Le fardeau est énorme: 5,2 milliards de dollars dépensés en assurance-maladie en 2004. Pour cette année, les prévisions sont de 5,6 milliards de dollars. Le poids des retraites est tout aussi lourd. Chaque salarié de GM doit financer 2,5 retraités.

Ces obligations équivalaient, en 2003, à 1360 $US sur chaque véhicule. Plus que le prix de l'acier! Or, il n'était que de 734 $US pour Ford et de 631 $US pour Daimler-Chrysler. Pour les constructeurs étrangers le coût n'en était, en 2003, que de 107 $US pour une Honda et de 180 $US pour une Toyota.

Le poids est lourd et il n'est pas étranger à cette annonce, faite le 16 mars dernier par GM, voulant que l'entreprise affichera des pertes de l'ordre de 847 millions au premier trimestre de 2005. Il faut remonter à 1992 pour retrouver pareil déséquilibre. Dans la foulée, le manufacturier a réduit des deux tiers sa cible de bénéfice pour 2005, et prévenu qu'elle afficherait un déficit de liquidités de deux milliards cette année. Les investisseurs n'ont pas apprécié, retirant du coup 14 % à la valeur de l'action. Il faut remonter au krach de 1987 pour assister à une telle chute, l'action de GM perdant alors 21 % au cours de cette seule séance.

Depuis 2000, le cours de l'action GM affiche un recul cumulé de quelque 70 %. Sa capitalisation boursière n'est plus que de 16,4 milliards, soit un huitième de celle de Toyota.

Fortement endettée (116 milliards de dollars de dette obligataire, dont plus de 100 milliards arrivent à échéance entre 2005 et 2007), GM a aussi vu sa cote de crédit rétrogradée à un rang se situant un cran seulement au-dessus de celle des junk bonds, selon Standard and Poor's.

FMI inquiet

La problématique des régimes à prestations déterminées n'est pas sans provoquer une transformation, même partielle, en régimes à cotisations déterminées. Ces derniers — conçus généralement autour de cotisations fixes établies à l'avance, et du transfert, à l'employé, du risque lié à l'obtention du revenu de retraite — dominent également dans la création de nouveaux régimes, aux côtés des REER collectifs. Et cette dynamique déborde des régimes privés pour couvrir, à l'échelle mondiale, les régimes publics qui, pour la plupart, sont conçus autour du mécanisme de répartition et non de capitalisation (au Canada, le RPC et le RRQ sont capitalisés mais le régime fédéral de supplément de revenu garanti ne l'est pas).

L'avertissement est donc venu la semaine dernière. Du Fonds monétaire international. Les réformes des systèmes de retraite, évoquées ou déjà engagées par plusieurs gouvernements dans le monde, peuvent entraîner un transfert des risques financiers vers les ménages plutôt épargnés jusqu'ici. On peut penser aux États-Unis, où le président George W. Bush propose une semi-privatisation du volet public du système de retraite afin d'éviter la banqueroute appréhendée du Social Security.

«Alors que les banques, les assureurs et les caisses de retraite cherchent à réduire la volatilité de leurs bilans et les impacts sur leurs bénéfices, toute une série de risques, traditionnellement gérés par ces instances, passent plus directement au secteur des ménages», a souligné le rapport semestriel du FMI.

Selon l'institution, ces risques sont transmis par de multiples «canaux» comme les prêts hypothécaires, les produits d'assurance et les plans de retraite basés sur les contributions des salariés ou les participations à l'assurance maladie. Et ils couvrent les risques de fluctuation du marché, ceux liés à l'évolution des taux d'intérêt, et ceux liés à l'inflation.

Le rapport examine en détail la situation en France, en Allemagne, aux États-Unis, au Japon, aux Pays-Bas et au Royaume-Uni, pays pour lesquels des statistiques sur ce sujet sont disponibles. «En moyenne, la valeur nette du patrimoine des ménages a connu une croissance plus rapide que celle des revenus disponibles dans la plupart des nations industrialisées» lors des 20 dernières années, selon le FMI.

En particulier, la valeur du patrimoine immobilier a bondi considérablement aux Pays-Bas et au Royaume-Uni, atteignant respectivement 765 % et 710 % des revenus disponibles des ménages en 2003. En France et en Allemagne, ce ratio s'est situé ces dernières années à environ 600 %, avec toutefois une croissance des prix de l'immobilier plus lente en Allemagne qu'ailleurs. Aux États-Unis, la valeur du patrimoine vient surtout de la flambée de l'immobilier plutôt que du niveau particulièrement faible de l'épargne des ménages.

Le rapport du FMI retient que «la dispersion accrue des risques, du secteur bancaire vers le non-bancaire, a rendu le système financier plus résistant, notamment parce que le secteur immobilier agit davantage comme un absorbateur de chocs en dernier recours». Mais, prévient l'organisme, il est risqué de trop compter sur ce type d'investissement, notamment pour s'assurer des revenus pendant la retraite. Et la réforme des systèmes de retraite, ainsi que la prévision de modifications des assurances maladie dans de nombreux pays, va entraîner un transfert de risques sur les ménages, qui devront davantage en gérer les conséquences financières.

Pour aider les ménages, l'un des moyens est «l'encouragement à l'épargne» notamment par des politiques fiscales stables, a souligné le rapport.

Avec Agence France-Presse et Presse canadienne