Perspectives - Avoir la cote

Le destin des entreprises et des gouvernements dépend souvent des deux ou trois petites lettres qu'elles leur accolent. Elles n'ont pourtant aucun compte à rendre à qui que ce soit. Les scandales financiers des dernières années et les accusations de conflits d'intérêts changeront peut-être cela... un peu.

Le géant américain de l'automobile General Motors a été le dernier, cette semaine, à goûter à la médecine des agences de notation. Aux prises avec des pertes continuelles de parts de marché, une explosion de ses charges sociales et une flambée des prix de l'essence qui menace ses ventes de véhicules utilitaires, GM a vu la firme Moody's abaisser sa cote à Baa3. La nouvelle ne constituait pas une surprise. Les deux autres grandes firmes de notation, Standard & Poor's et Fitch Rating, avaient elles aussi rétrogradé GM à un seul point du statut de titre de pacotille. Cela signifie qu'il en coûtera dorénavant plus cher à la compagnie déjà en difficulté pour financer sa dette de 300 milliards $US. Cela signifie aussi qu'il ne lui reste probablement plus que six mois pour redresser la situation avant d'être reléguée à une catégorie d'entreprises dans lesquelles un grand nombre de caisses de retraite et de fonds de placement s'interdisent carrément d'investir.

On pourrait dire que GM n'a que ce qu'il mérite. Que ce n'est tout de même pas la faute des agences de notation si des entreprises ou des gouvernements se retrouvent en difficulté financière. Que ces firmes spécialisées rendent un fier service aux investisseurs en enquêtant à leur place et en dévoilant publiquement le fruit de leur travail.

On pourrait se demander aussi pourquoi elles semblent avoir été les dernières à se rendre compte des difficultés de GM alors qu'il leur arrive, comme dans le cas de Bombardier, d'être les premières à crier au feu. On se demande surtout où elles étaient lorsque les Enron, WorldCom, Parmalat, Adelphia, Vivendi et consorts se jouaient des règles et de tout le monde. La réponse à cette dernière question est qu'elles continuaient de distribuer de bonnes notes quelques jours seulement avant que tout ne s'effondre.

Depuis ces événements, le malaise a grandi. Cela tient entre autres au fait que, bien que théoriquement ouverte à la concurrence, cette industrie est demeurée un oligopole constitué essentiellement de deux grandes firmes, Standard & Poor's et Moody's, dont le chiffre d'affaires est respectivement de 2,1 milliards $US et de 1,4 milliard $US

et qui subissent depuis tout récemment la concurrence d'une nouvelle venue, Fitch Rating (400 000 $US). Cela tient aussi au fait qu'il arrive que les enquêtes menées par ces agences, qui requièrent normalement des semaines, voire des mois de travail, période au cours de laquelle on passe au peigne fin les dossiers de l'entreprise et interroge ses dirigeants, se font à l'occasion sans la collaboration des entreprises et sur la seule base des informations publiques disponibles.

Il y a également le fait que ce ne sont pas les investisseurs qui paient ces services mais les émetteurs d'obligations, c'est-à-dire ceux-là mêmes sur qui porte le travail d'enquête. Cette apparence de conflit d'intérêts est grandissante depuis que les agences de notation se sont mises, comme les firmes comptables mêlées aux scandales des dernières années, à offrir leurs services à titre de conseillers financiers à ces mêmes entreprises.

Les principales intéressées défendent leur honneur avec vigueur. Leur travail ne consiste pas à suivre au jour le jour l'évolution des centaines de milliers d'entreprises et des très nombreux gouvernements sur lesquels elles se prononcent, disent-elles. Cette tâche se limite à évaluer, sur la base des données vérifiées par les firmes d'audit, les risques à long terme qu'un emprunteur fasse défaut aux marchés. À cet exercice, l'histoire montre qu'elles ne se trompent pas souvent. Pour le reste, elles laissent aux marchés le soin de s'ajuster aux changements plus conjoncturels.

En ce qui concerne l'apparence de conflits d'intérêts, les agences de notation rappellent que même leurs plus gros clients ne comptent que pour une infime partie de leurs revenus. Ce serait la même chose pour les services de conseillers financiers, qui ne représenteraient que 1 % de leur chiffre d'affaires. De toute manière, disent-elles, elles ne feraient rien qui risquerait de compromettre leur principal actif: leur crédibilité.

La firme de comptabilité Arthur Andersen, qui a trempé dans l'affaire Enron, ne disait pas autre chose, répondent les critiques.

Sous surveillance

«C'est au tour des agences de notation d'être sous surveillance», a averti mercredi le commissaire européen au marché intérieur, Charlie McCreevy, reprenant une expression que celles-ci emploient souvent.

Seulement, les pouvoirs publics se rendent compte aujourd'hui qu'ils ne disposent de presque aucun moyen de contrôle sur ces firmes privées qui invoquent leur droit à la liberté d'expression pour que les choses demeurent ainsi. La seule prérogative de la Commission des valeurs mobilières des États-Unis (la Securities and Exchange Commission, SEC) en ce domaine est d'accorder ou non la reconnaissance officielle à une nouvelle agence. Le mois dernier, la SEC a réclamé au Congrès que la loi soit changée afin de pouvoir établir des mécanismes indépendants de surveillance.

On préfère pour le moment, des deux côtés de l'Atlantique, s'en remettre à un code volontaire de bonne conduite proposée par l'industrie. On espère aussi que de nouvelles agences de notation verront le jour et feront souffler le vent rafraîchissant de la concurrence. Pour l'instant, elles ne sont que cinq à avoir été officiellement reconnues par la SEC aux États-Unis, soit les trois plus connues ainsi que la canadienne Dominion Bond Rating Service et la toute nouvelle AM Best, spécialisée dans le secteur de l'assurance. On sait que les besoins sont grands, justement, dans certains champs de spécialisation.

Mais cette avenue exigera de la patience. C'est qu'il faut du temps, beaucoup de temps, avant qu'une nouvelle entreprise n'arrive à acquérir la réputation nécessaire pour prospérer dans le domaine. On parle d'au moins 15 ans, sinon 20!