Portrait - Où s'en va l'agriculture du Québec?

L'agriculture québécoise est peut-être à une croisée des chemins tout à fait majeure, mais elle est mal servie par une vision confuse qui a pour résultat que les gros producteurs industriels aussi bien que les petits producteurs du terroir n'ont pas les bons outils pour assurer leur développement et leur survie dans un monde où la concurrence en provenance de partout se fait de plus en plus féroce.

Cette analyse de la situation agroalimentaire québécoise est celle de Michel Morisset, un témoin privilégié de cet univers depuis plus de 25 ans. Titulaire d'un doctorat en économie de l'Université de Paris Vlll (Vincennes-Saint-Denis), M. Morisset a eu son premier emploi à la Fédération des producteurs de lait du Québec en 1981. Trois ans plus tard, il devenait chercheur à l'Université Laval, affecté aux services à la communauté. En 1985, il participait à la formation du GREPA, un organisme rattaché à l'université pour gérer les subventions de recherche, toujours dans le domaine agroalimentaire.

Puis, en 2000, il est devenu le président-fondateur du Groupe Agéco, une compagnie privée formée pour vendre son expertise et ses connaissances, mener des enquêtes et des études de marché, dresser des plans d'affaires, etc., dans tous les aspects de l'industrie agroalimentaire, avec des clients qui sont les producteurs et leurs organisations syndicales, les gouvernements et les entreprises privées. La formation de cette entreprise s'imposait pour établir une distinction nette entre les activités théoriques et les services de consultation rémunérés. Aujourd'hui, le Groupe Agéco compte 22 employés, presque tous diplômés universitaires de deuxième et troisième cycles. Seulement trois d'entre eux enseignent à l'université.

Une phase charnière

Bref, M. Morisset est l'une des personnes les mieux placées pour répondre à la question suivante: où va l'agriculture du Québec? Selon lui, celle-ci traverse une phase charnière, comme cela avait été le cas vers 1950 alors qu'il y avait une situation qui dépassait la crise conjoncturelle et cyclique. Le gouvernement avait alors formé une commission pour se pencher sur la question. Le rapport Héon avait montré qu'il y avait deux agricultures. L'avenir de la première, dont faisaient partie un tiers des 120 000 fermes québécoises, passait par la concurrence. Les autres, celles du deuxième type d'agriculture, avaient effectué peu d'ajustements et profité de la période de la guerre pour se maintenir à flot.

La commission avait recommandé d'établir une politique favorable à l'un ou l'autre des deux types d'agriculture, avec la conséquence qu'entre 1956 et 1971, le nombre de fermes est passé à 60 000. Les fermiers sortants se sont mutés en ouvriers dans les villes, qui pouvaient facilement les assimiler avec la formidable période de construction et de développement en cours.

Quelles sont les similitudes avec 2005? M. Morisset confirme ce que tout le monde peut voir. Il y a au Québec une agriculture commerciale et compétitive qui compte moins de 10 000 producteurs et qui contribue à près de 80 % de la valeur de la production à la ferme. Les 22 000 autres producteurs ont une capacité de concurrence limitée. «Il y a des voix dans le champ politique qui expriment ces deux courants. Il y a d'une part l'agriculture industrielle et d'autre part l'agriculture qu'on aime, du terroir, petite, originale et à laquelle on a donné une image plus positive, une image de qualité», souligne M. Morisset.

À son avis, ces petites fermes ne sont «pas complètement vouées à la disparition», mais un grand nombre ne pourront pas survivre. «Pour qu'une petite ferme se transforme en producteur du terroir et de fins produits de catégorie haut de gamme, il faut plus que savoir mettre des confitures dans un bocal, comme le faisaient nos grands-mères. De plus, le marché haut de gamme est très limité», explique le président du Groupe Agéco sans toutefois sous-estimer la formidable promotion faite dans tous les médias pour valoriser les produits québécois. «Ces produits ne sont pas ceux qui nourrissent la masse des gens mais qui amusent les convives dans les réceptions du samedi soir», ajoute l'économiste.

Il constate aussi que depuis les années 80, on hésite à dire qu'il y a au Québec une agriculture compétitive qu'il faut appuyer et une autre agriculture qui a un caractère de multifonctionnalité pour certains produits. En somme, «nous sommes politiquement très tiraillés présentement, et nous devrions développer une vision pour notre agriculture afin de pouvoir ensuite mettre en place des outils adaptés».

Dans l'esprit de M. Morisset, il n'y a aucun doute que seuls les gros producteurs pourront à l'avenir atteindre un niveau de compétitivité suffisant pour résister à la vague mondiale. Depuis les années 50, la concurrence s'est déplacée d'abord sur le plan régional, puis à l'échelle provinciale et canadienne. Elle devient planétaire pour diverses raisons. Il y a ainsi les équipements de transport, la réfrigération et la congélation permettant désormais de tout transporter, pas seulement les produits secs. Il y a aussi le démantèlement des protections tarifaires et l'ouverture des règles commerciales. De plus, des pays comme le Brésil et l'Argentine sont devenus d'importants producteurs de grain et de maïs. En somme, «la géographie de l'offre change».

Au Québec encore, le secteur laitier, véritable colonne vertébrale de toute l'agriculture, se fragilise. Il y avait 22 000 fermes laitières en 1981, il en reste 8000 aujourd'hui et il n'y en aura pas plus de 5000 en 2013. Il suffirait d'un changement de 5 ou 10 % dans la production pour ébranler le système. Quant à la gestion de l'offre, si une province décidait d'en sortir, comme la Colombie-Britannique y a déjà songé, tout le système canadien pourrait s'effondrer. Ce contexte d'incertitude et de mouvance fait en sorte, selon M. Morisset, que les producteurs québécois les plus productifs n'ont pas d'autre choix que de devenir encore plus productifs. Cela signifie des fermes de plus en plus importantes et sans doute aussi de moins en moins familiales.

Les jeunes

Il y a par ailleurs une évolution des mentalités chez les jeunes agriculteurs, qui aspirent à jouir d'une qualité de vie comparable à celle de leurs copains des milieux urbains. M. Morisset ajoute au demeurant que la vision ancestrale de l'agriculture, celle du droit quasi divin d'être un agriculteur, fait partie d'une mentalité appelée à disparaître. Il y a donc un changement de culture parallèlement à l'évolution structurelle de toute cette industrie.

Pour que la vision de l'agriculture soit parfaitement «au foyer», il faut aussi éviter de l'assimiler à la politique de développement régional, même si, dans certains cas, il y a convergence.

Quant à l'agriculture de niche, il y a aussi beaucoup de travail à faire pour l'aider à prendre sa place. On a par exemple répertorié 563 sortes de fromages l'an dernier, sans compter les cheddars et les mozzarellas. Il y a 80 producteurs de fromages fins, et leur nombre demeure stable depuis au moins cinq ans alors que certains naissent et que d'autres disparaissent. Parmi eux, il y en a 40 qui transforment moins de 500 000 litres de lait par année alors que la production annuelle totale de lait au Québec approche les trois milliards de litres. On fait peu de choses pour soutenir ces petits producteurs, qui sont souvent des gens de bonne volonté mais peu formés.

M. Morisset déplore notamment que le dossier des appellations contrôlées traîne. Des gens qui produisent des cidres de glace se disent très inquiets à cause de la popularité grandissante du produit, qui amène son lot de producteurs amateurs, avec le risque de tout faire avorter, comme cela s'est produit avec le cidre de pomme. Une réglementation de cette industrie s'impose.

Le Groupe Agéco appartient à quatre actionnaires minoritaires, dont Michel Morisset, Diane Gilbert et Daniel-M. Gouin à Québec; le quatrième, Jean-Pierre Revéret, de l'UQAM, s'est joint à eux récemment, un présage de l'ouverture éventuelle d'un bureau à Montréal. En quatre ans, le chiffre d'affaires du groupe est passé de 400 000 $ à 1,5 million. Sa clientèle est institutionnelle, soit des ministères à Québec et à Ottawa ainsi que des agences et les producteurs par le truchement de leurs fédérations et de l'UPA. Il y a en outre une clientèle privée faite de coopératives et d'entreprises, souvent pour des travaux en marketing. Enfin, le groupe a quelques contrats en France et pour des agences de l'ONU.