La fragmentation économique aura un coût à l’échelle mondiale

La directrice générale du Fonds monétaire international, Kristalina Georgieva
Photo: Fabrice Coffrini Agence France-Presse La directrice générale du Fonds monétaire international, Kristalina Georgieva

La mondialisation n’a apparemment plus la cote et semble condamnée à un certain recul. Même si un grand nombre de problèmes resteront mondiaux. Et même si tout cela aura un prix.

Après presque 30 ans d’intégration économique accélérée, on a senti le processus à bout de souffle au lendemain de la crise financière de 2008, au point où certains disaient qu’on était passé de la mondialisation (globalization) à une « moudialisation » (slowbalization). Loin de s’arranger, la situation semble maintenant tourner à une « fragmentation » économique et politique, s’est alarmé cette semaine, à Davos, en Suisse, le Forum économique mondial, qui a longtemps passé à la fois pour un champion et un symbole de cette mondialisation.

L’essoufflement du processus d’intégration économique tient à la fois à des facteurs conjoncturels, comme les dernières crises économiques, et à des facteurs structurels, comme le développement accéléré de la Chine, qui n’a plus autant besoin qu’auparavant des produits étrangers, rapportaient cette semaine des experts du Fonds monétaire international (FMI) dans une analyse. Mais plus encore, il découle de la rivalité de plus en plus ouverte entre certaines grandes puissances économiques, ainsi que d’un mécontentement populaire grandissant.

La pandémie de COVID-19 et l’invasion de l’Ukraine par la Russie n’ont rien arrangé à l’affaire en bouleversant les chaînes d’approvisionnement et en révélant, à plusieurs, combien leur pays était dépendant de l’étranger sur le plan médical, énergétique, alimentaire ou technologique. Depuis, les entreprises sont prêtes à sacrifier un peu de leur belle efficacité pour être plus résistantes à ce genre de perturbations. De nombreux gouvernements multiplient, au même moment, les politiques visant à les forcer à rester au pays et à rompre leurs liens avec certaines nations.

C’est le cas notamment du président américain, Joe Biden, qui, au nom de l’intérêt national, a durci les politiques industrielles protectionnistes de son prédécesseur en matière, par exemple, d’énergie verte, de véhicules électriques ou encore de semi-conducteurs, a observé dans une analyse mardi Angelo Katsoras, de la Banque Nationale. Comme les autres pays, y compris les États européens, ne veulent pas être les dindons de la farce, ils menacent, à leur tour, de faire de même.

Mauvaise nouvelle

Tout cela n’est pas une bonne nouvelle, a déclaré la directrice générale du FMI, Kristalina Georgieva, dans un billet de blogue, lundi. Il est vrai que la mondialisation a été associée à toutes sortes de problèmes, comme la stagnation des revenus de la classe moyenne, l’enrichissement du 1 % le plus fortuné et la diffusion d’un modèle de développement écologiquement insoutenable. Mais il est vrai aussi qu’elle a contribué à faire tripler l’économie mondiale depuis la fin de la guerre froide et à sortir 1,5 milliard de personnes de la pauvreté extrême.

Un virage vers une « démondialisation » ne pourrait pas plus mal tomber, comme on est déjà terriblement en retard dans « la plus grande transformation industrielle de notre époque », c’est-à-dire la transition vers un monde carboneutre, a déclaré mardi la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, au Forum de Davos. Or, comme les ressources de tous seront nécessaires pour qu’on mène à bien cette révolution, « nos économies s’appuieront de plus en plus sur le commerce international alors que la transition s’accélère ».

En fait, tout cela ne conduira pas à une désintégration complète de l’économie mondiale, ni même à une régionalisation des échanges, mais à une recomposition des interdépendances des uns avec les autres, a prédit l’expert en histoire économique Adam Tooze à la même tribune, mercredi.

Facture salée

En attendant, il faut comprendre que la mondialisation a notamment eu pour effet d’augmenter la spécialisation des pays dans les chaînes de valeur mondiales, souligne le FMI dans son analyse. Cela se traduit aujourd’hui par une forte concentration de certains secteurs dans un nombre parfois extrêmement restreint de pays, dont on ne pourrait pas se couper, du moins à court terme.

Les rares études sur le sujet estiment que si le monde devait dorénavant se diviser en blocs régionaux, cela réduirait le produit intérieur brut mondial d’un pourcentage allant de 0,2 % à près de 7 %. La perte pourrait même s’élever jusqu’à 12 %, si ces blocs ne profitaient d’aucun échange technologique entre eux.

Dans tous les cas, l’impact serait proportionnel à la profondeur de la coupure, résume le FMI. Cette dernière ferait particulièrement mal dans les pays en voie de développement parce qu’elle réduirait leur rattrapage technologique.

Mais l’effet délétère de cette fragmentation passerait aussi par « plusieurs autres canaux », poursuit le FMI. En faisant obstacle à la circulation de la main-d’oeuvre, elle nuirait à l’efficacité, à l’innovation et à la diffusion de la technologie, en plus de compliquer les choses pour les pays aux prises avec un vieillissement de leur population. En entravant le flux des capitaux, elle priverait les entreprises nationales de sources de financement et les économies nationales de l’expertise des entreprises étrangères.

Et puis, comme on l’a dit, il y a des enjeux majeurs — comme le réchauffement climatique, les pandémies, les paradis fiscaux et la cybersécurité — qui ne peuvent pas ne pas être traités au niveau mondial.

- 7 %
C’est l’impact que pourrait avoir la division du monde en blocs régionaux sur le PIB mondial, selon les rares études qui existent sur le sujet.

Mais bon. Comme un vent de désunion souffle sur le monde, mieux vaut essayer de se faire « pragmatique », a dit Kristalina Georgieva, philosophe.

Cela signifie adopter une approche multilatérale et avancer aussi vite que possible sur les questions les plus urgentes sur lesquelles on sent une volonté commune. Si seulement quelques pays sont prêts à bouger, ils devraient aller de l’avant dans le cadre d’ententes ouvertes où pourraient, un jour, les rejoindre les dissidents. Quant aux questions sur lesquelles chacun semble désormais vouloir faire à sa tête, on devrait, au minimum, convenir de « garde-fous » visant à éviter que les actions unilatérales des uns ne causent trop de dommages aux autres, notamment aux plus démunis.

À cet effet, les gouvernements devraient aussi se rappeler que leurs propres politiques, en matière de filet social, de formation ou de mobilité de la main-d’oeuvre, ont aussi le pouvoir de rendre le commerce plus juste.

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