Le Bonhomme à lunettes gagne de plus en plus de coeurs

L’opticien communautaire Philippe Rochette, alias le Bonhomme à lunettes, propose des prix modiques et un modèle d’affaires original depuis plus de 15 ans.
Jacques Nadeau Le Devoir L’opticien communautaire Philippe Rochette, alias le Bonhomme à lunettes, propose des prix modiques et un modèle d’affaires original depuis plus de 15 ans.

Proposant des prix modiques et un modèle d’affaires original depuis plus de 15 ans, l’entreprise de l’opticien Philippe Rochette, alias le Bonhomme à lunettes, est en pleine croissance.

À quelques jours de Noël, la clientèle affluait au siège social du Bonhomme à lunettes, dans un ancien bâtiment industriel du Mile-End, à Montréal.

« C’est une semaine de fou, les gens veulent être beaux pour les partys avec la famille et les amis. C’est aussi une bonne période après Noël, parce que les gens jasent de leurs nouvelles lunettes, et on fonctionne beaucoup par bouche-à-oreille », a rapporté l’entrepreneur aux cheveux mi-longs un peu en bataille.

Les dizaines de tiroirs de son local sont remplis de lunettes de divers matériaux et couleurs. Après avoir présenté leur prescription et communiqué leurs besoins aux opticiens qui les écoutent attentivement, les clients peuvent essayer les paires qui leur sont suggérées. Ils choisissent leur monture préférée sans se soucier du prix, car c’est le même pour toutes, soit 69 $, et ce, qu’il s’agisse d’une marque générique ou d’une marque reconnue. C’est un prix considérablement plus bas que ce qu’on peut trouver dans bon nombre de boutiques classiques d’opticiens. Un montant que le Bonhomme à lunettes n’a d’ailleurs pas augmenté depuis 15 ans.

« Les gens sont contents de revenir et de se rappeler que, pour le même produit acheté il y a cinq ou dix ans, ils paient le même prix. En contexte d’inflation, ça nous positionne avantageusement », a indiqué M. Rochette, assis dans son bureau, où est collée une affiche du Salon du livre anarchiste de Montréal.

Alors que les citoyens font de plus en plus attention à leur budget et courent les rabais, le Bonhomme à lunettes a vendu en 2022 un volume record et il a augmenté son nombre d’employés à 37. « Quand tout va mal, moi, je vais mieux », reconnaît celui qui a adopté le titre d’opticien communautaire.

Des économies pour tous

L’idée étant au départ de permettre aux plus démunis de se payer des lunettes, M. Rochette a fixé ses prix il y a 15 ans en ajoutant 20 $ à la charte de remboursement prévue pour les prestataires d’aide sociale. Par exemple, comme le gouvernement provincial remboursait 50 $ pour la monture, l’opticien a décidé de demander 69 $.

Aujourd’hui, toutefois, la grande majorité de ses clients ne sont pas en situation de grande précarité. « Des gens m’ont demandé s’ils étaient assez pauvres pour acheter chez moi. Pas mal tout le monde est assez pauvre pour économiser 400 $ », estime l’homme d’affaires.

Soulignons que le Bonhomme à lunettes n’est pas un organisme à but non lucratif, mais bien une entreprise, même s’il remet 10 $ par paire vendue à des organismes communautaires. Comment réussit-il à ne pas augmenter ses prix tout en faisant du profit et en ayant donné jusqu’ici plus d’un million de dollars ? Il passe chez les distributeurs de montures environ six mois après les autres, dit-il, afin d’acheter pas cher les invendus des anciennes collections. « Ils préfèrent me les vendre plutôt que de les jeter », a expliqué celui qui engage des opticiens d’expérience dans son équipe.

En collaboration avec un distributeur, M. Rochette commande aussi ses propres collections, c’est-à-dire qu’il fait inscrire ses marques Bullshit, Whatever et Ma grand-mère sur des modèles génériques.

« Bullshit, c’est ce que je pense du branding. C’est une dénonciation de ce que les marques créent comme hausse de prix », a-t-il dit en brandissant une monture en plastique transparent.

Plus d’une trentaine de marques populaires, dont Ray-Ban, Oakley et Vogue Eyewear, sont la propriété de la même multinationale, EssilorLuxottica, qui possède aussi des marques de lentilles, un réseau de distribution et de boutiques comme LensCrafters.

Hors des sentiers battus

Pour offrir également des lentilles abordables, M. Rochette dit économiser sur les dépenses fixes en n’ayant pas de succursales. « Un beau bureau d’opticien tout neuf, avec une salle d’optométrie, ça te coûte très cher avant même d’avoir vendu ta première lunette », image l’opticien.

Le Bonhomme à lunettes a un seul local, celui du Mile-End. Son équipe se promène ensuite chaque semaine dans 65 organismes communautaires dans la région de Mont­réal, Laval et Longueuil. Il collabore aussi avec des communautés cries du Nord-du-Québec.

M. Rochette souligne que l’accessibilité aux lunettes est un problème de santé publique. « Des enfants coulent à l’école parce que leurs parents n’ont pas l’argent pour leur acheter des lunettes », s’est-il insurgé. La Régie de l’assurance maladie du Québec a beau remettre 250 $ tous les deux ans pour l’achat de lunettes pour les moins de 18 ans, ces derniers cassent souvent leurs lunettes avant de pouvoir en commander une deuxième paire. « Nous, pour 250 $, on fait trois paires. Tu en as deux [de rechange] », a assuré celui dont l’importance de la mission a été saluée cette année à l’Assemblée nationale par l’ancien député de la Coalition avenir Québec Richard Campeau.

L’opticien communautaire déplore que des biens et services comblant des besoins de base soient confiés à des intérêts privés. Il souhaiterait que les opticiens soient débarrassés de l’impératif de profits à atteindre. En attendant, M. Rochette inspire d’autres opticiens à adopter des modèles d’affaires semblables. Il a aidé le Marchand de lunettes, à Québec, Mam’zelles lunettes, en Estrie, et Madame lunette, au Lac-Saint-Jean, à démarrer leur entreprise.

Il souligne qu’il est aussi possible de trouver des lunettes à prix réduit sur Internet, notamment sur le site Clearly, pour peu qu’on soit à l’aise avec cette façon d’acheter. Par ailleurs, une petite recherche sur le Web permet de constater qu’il existe au Québec quelques autres lunetteries où l’on peut apporter son ordonnance et se procurer des lunettes à des prix qui semblent particulièrement bas.

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