Avoir vingt ans, entre gagne-pain et carrière

Ann-Marie Gagné, à droite sur la photo, alors qu’elle étudiait en relations publiques à l’âge de 24 ans.
Photo: Photo fournie Ann-Marie Gagné, à droite sur la photo, alors qu’elle étudiait en relations publiques à l’âge de 24 ans.

Avoir la vingtaine, c’est à la fois grisant et stressant. On boucle ses études, on entame sa carrière, on se cherche un toit et on songe à l’avenir… Mais ce n’est pas évident quand le coût de la vie explose, le prix des maisons s’envole et le climat se dérègle, comme en ce moment. Est-ce que c’était plus facile avoir le même âge au début des années 1980 ? Regards croisés des jeunes d’aujourd’hui et de ceux d’hier sur les tourments du début de l’âge adulte, quand la morosité économique frappe. Quatrième texte d’une série de cinq.

Le Québec était en pleine crise économique en 1982. Et il n’était pas question de pénurie de main-d’oeuvre comme aujourd’hui. « Il y avait une pénurie d’emplois, et bien des gens n’ont pas travaillé dans leur domaine », raconte Ann-Marie Gagné, qui étudiait en relations publiques et avait 24 ans à l’époque.

« Au début, parce qu’on allait à l’université — et il y avait moins de gens qui allaient à l’université à cette époque-là —, on avait l’impression que ça nous garantissait un avenir, un emploi stable, bien rémunéré, avec des avantages sociaux… Mais ce n’était pas le cas. On se demandait : qu’est-ce qu’on va faire de ces diplômes-là ? »

Et lorsque les jeunes de l’époque parvenaient à trouver un emploi, cela ne voulait pas dire qu’ils trouvaient un bon emploi, souligne Ann-Marie, qui ajoute avoir accumulé les gagne-pain « très précaires ». « J’ai toujours eu des emplois contractuels. Je ne savais jamais si mes postes allaient être supprimés », relate-t-elle.

Ça n’a pas été plus facile pour Denys Lamontagne. « J’ai fini l’université en même temps que 240 gars et filles dans mon domaine. Je ne sais pas s’il y en a seulement 10 qui sont parvenus à s’y placer les pieds », raconte-t-il à propos de ses études en éducation physique à l’âge de 20 ans.

« C’était devenu évident, dès notre deuxième année, qu’aucun poste n’allait s’ouvrir pour qui que ce soit de notre promotion et qu’on nous formait pour rien. J’ai fini mon bac uniquement pour faire plaisir à mes parents. »

Denys Lamontagne en est venu au point de passer une entrevue d’embauche au gouvernement fédéral pour un poste dans une station météorologique « quelque part comme à l’île d’Ellesmere ». « C’était le genre d’entrevue qu’on doit passer pour devenir cosmonaute. Il y avait des questions comme : que faites-vous si vous êtes pogné là-bas avec six gars et que vous devenez leur souffre-douleur ? Je n’ai pas eu l’emploi. »

À la place, il a lancé une première entreprise de cyclotourisme avec des amis, qu’ils ont dû vendre, puis une autre ensuite, dont il est encore, aujourd’hui, le directeur général et qui offre de la formation en ligne.

La fin d’une époque

Les jeunes des années 1980 sont arrivés sur le marché du travail après la période de l’apogée du « travail salarié », qui s’est étalée de la fin de la Seconde Guerre mondiale jusqu’au milieu des années 1970, note Jacques Hamel, professeur émérite de sociologie à l’Université de Montréal.

« C’était l’époque où les jeunes pouvaient se trouver un emploi à temps plein, travailler du lundi au vendredi au sein de la même entreprise toute leur vie, être même récompensés pour leur loyauté… Tout ça s’est effrité avec le temps », explique M. Hamel. « Les jeunes des années 1980 ont dû composer avec la précarité et la flexibilité de l’emploi. Ce sont aussi des jeunes qui se sont tournés vers le travail autonome », souligne-t-il.

Le marché de l’emploi ne saurait être plus différent aujourd’hui de ce qu’il était au début des années 1980. Alors aux prises avec l’une de ses pires crises économiques, le Québec affichait, en novembre 1982, un taux de chômage de 15 %, comparativement à seulement 4 % le mois dernier. Mais le fossé entre les deux époques est plus grand encore chez les jeunes, 7 % des 15-24 ans étant au chômage aujourd’hui, alors que c’était presque le quart (23 %) il y a 40 ans. Même avec une récession qui menace pour l’an prochain, aucun expert ne s’attend au retour d’un chômage d’une telle ampleur.

Ce n’est pas la seule différence entre les deux époques, explique Pierre Fortin. Il faut aussi parler de la « montée stratosphérique » de la présence des femmes dans le marché du travail, dit l’économiste émérite de l’Université du Québec à Montréal. Propulsé par la démocratisation de l’éducation lors de la Révolution tranquille, puis accéléré par la mise en place du réseau public de services de garde et les autres politiques familiales de la seconde moitié des années 1990, le taux de participation des femmes au marché du travail a ainsi bondi, dans le principal groupe d’âge actif des 25 à 54 ans, passant de seulement 57 % en novembre 1982 à 89 % le mois dernier, pour pratiquement atteindre l’égalité avec celui des hommes (92 %).

« La carrière d’une femme n’est plus, aujourd’hui, faite d’une suite de jobines sans rapport les unes avec les autres, et qui vient avec des retards dans l’obtention de la permanence, les promotions et les salaires. C’est une vraie carrière qui s’inscrit dans la continuité », dit l’expert.

Conditions et valeurs changeantes

Pour ce qui est des conditions de travail, « le vent a tourné » pour les jeunes d’aujourd’hui, observe Jacques Hamel. « Avec le vieillissement de la population et la pénurie de main-d’oeuvre, les jeunes ont les coudées franches pour être beaucoup plus exigeants envers leurs employeurs. »

Mais la valeur que les jeunes associent au travail a aussi changé. Notamment, la pandémie les a poussés à se demander ce qu’ils voulaient faire de leur vie, observe María Eugenia Longo, professeure à l’Institut national de la recherche scientifique et co-titulaire de la Chaire-réseau de recherche sur la jeunesse du Québec.

« Les jeunes se sont mis à réévaluer la place du travail et des études. Leur rapport à cela n’est pas le même que leurs aînés. Et les jeunes remettent en question l’injonction au travail », souligne-t-elle.

Gabrielle Longin, 25 ans, et Henri Villandre, 27 ans, se savent chanceux d’avoir tous les deux décroché de bons emplois dans la fonction publique fédérale. La diplômée en développement international et l’économiste spécialisé en financement des énergies vertes ont récemment déménagé d’Ottawa à Montréal, mais rêvent d’autre chose qui les amènerait peut-être à aller s’établir plus loin vers l’est, là où il y a la mer. « Ça m’a toujours brisé le coeur de ne pas vivre près de l’eau », confie Gabrielle.

Le couple caresse un projet de ferme maritime carboneutre, mais hésite devant le contexte économique qui s’assombrit. « On est jeunes et seulement au début de notre carrière. On aimerait plonger dans quelque chose qui bouge un peu plus, dit Henri. Mais, comme fonctionnaires, on a la chance d’avoir une grande sécurité d’emploi, et ce sont des temps confus et incertains qui font un peu peur. »

À suivre, dans le cinquième et dernier volet de notre série : Quelle sorte d’avenir ? 



Une version précédente de ce texte, qui qualifiait Maria-Eugenia Longo comme directrice de l’Observatoire Jeunes et société, a été corrigée. Elle ne l'est plus depuis récemment.

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