Énergir doit s'adapter à un secteur en décroissance

Le président d’Énergir a pris les rênes de la compagnie il y a trois ans.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le président d’Énergir a pris les rênes de la compagnie il y a trois ans.

Le Devoir s’entretient avec Éric Lachance, trois ans après son arrivée à la tête d’Énergir. Celui qui, selon sa propre expression, a pris « le témoin que lui tendait Sophie Brochu » lorsqu’elle a quitté l’organisation devra dans les prochaines années orchestrer la plus importante transformation de l’entreprise. Comment un distributeur gazier peut-il se positionner comme un acteur de la décarbonation ? Quelle place aura l’hydrogène dans son portefeuille ? Que répond-il aux critiques d’Énergir ? Le point sur une entreprise qui évolue traditionnellement dans un secteur condamné à la décroissance.

Le matin même de l’entretien avec Éric Lachance, Le Devoir révélait qu’Énergir n’était pas parvenu à atteindre l’objectif d’injecter 1 % de gaz naturel renouvelable (GNR) dans son réseau. Le sujet s’est donc rapidement imposé. « Le GNR, c’est l’initiative qui est la clé pour décarboner le réseau », a tenu à rappeler le patron du plus important distributeur de gaz de la province. Concédant que le seuil prévu n’avait pas été atteint, il a assuré du même souffle que les contrats d’approvisionnement signés dans les derniers mois permettaient déjà d’atteindre les seuils établis pour l’an prochain.

D’ici 2025, 5 % des volumes de gaz livrés devront être constitués de GNR. Pour répondre aux normes québécoises, ce seuil devra atteindre 10 % d’ici 2030. « Avec l’électrification, les volumes de gaz consommés vont baisser de plus en plus rapidement. Aujourd’hui, on parle beaucoup des 10 % de GNR en 2030, mais à quantités égales, la part de GNR va nécessairement augmenter parce que le volume de gaz consommé, lui, va baisser. »

Nous passons d’une compagnie dont l’objectif était de vendre le plus grand volume de gaz possible à une compagnie de niche plus orientée sur la valeur de ce que nous pouvons offrir.

 

Une décroissance anticipée de la consommation d’hydrocarbures qui force l’entreprise à se redéfinir : « Nous passons d’une compagnie dont l’objectif était de vendre le plus grand volume de gaz possible à une compagnie de niche plus orientée sur la valeur de ce que nous pouvons offrir. »

Jusqu’à récemment, les objectifs liés à la décarbonation s’étalaient jusqu’en 2050, rappelle-t-il. « Mais les dernières positions du GIEC [Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat] font état de l’importance de bouger rapidement. L’horizon 2030 a pris beaucoup plus d’importance qu’avant. Ça nous a amenés à nous poser la question suivante : On plonge ou on ne plonge pas ? On a décidé de plonger. »

Ainsi, les deux plus importants distributeurs québécois d’énergie — Énergir et Hydro-Québec — ont officialisé en 2021 un partenariat qui vise à déployer des systèmes biénergie dans le secteur du bâtiment. L’objectif : remplacer les systèmes de chauffage au gaz naturel dans le secteur par des systèmes qui chauffent à l’électricité sauf durant les périodes de pointe hivernale, où le gaz naturel pourrait venir en appui. Une approche qui permettra d’aller chercher une plus-value pour un plus petit volume de molécules distribué.

Et quoi qu’en pensent les critiques, le gaz naturel aura son rôle à jouer dans la décarbonation du Québec, assure-t-il. Car voilà, Énergir est un habitué des critiques. Des organisations dénoncent vigoureusement et fréquemment ce partenariat. En mai, un regroupement d’organisations — dont Greenpeace, Nature Québec et Équiterre — estimait que l’entente pourrait coûter au moins 7,2 milliards de dollars à Hydro-Québec en manque à gagner et en compensation monétaire à Énergir d’ici 2050.

Ce chiffre est incomplet, réplique Éric Lachance : « Nous, on n’a pas seulement regardé le coût pour les clients, mais aussi le coût pour le réseau d’Hydro-Québec si tout était électrifié et ce que ça va coûter au gouvernement en subventions. On en arrive plutôt à une économie de 2,7 milliards de dollars. » Il dit déplorer cette guerre de chiffres, qui, selon lui, écarte du débat le « bénéfice immédiat en matière de réduction des gaz à effet de serre ».

Autre critique régulièrement soulevée : l’importation de gaz de schiste en provenance des États-Unis. N’est-il pas paradoxal de s’approvisionner en gaz issu de la fracturation, alors que Québec en interdit la pratique sur son territoire ? Éric Lachance n’y voit aucun paradoxe.

« À notre sens, le débat devrait plutôt porter sur le fait qu’il y a de bons et de mauvais producteurs », affirme-t-il. Énergir signe de plus en plus de contrats en fonction d’une certification attribuée par la firme américaine Equitable Origin. Son obtention découle d’une analyse des pratiques des producteurs gaziers : consommation d’eau, technologies de forage, bruit et cohabitation avec le voisinage, etc.

« Il y a plusieurs critères. Et on paye même une prime pour ces producteurs-là. » Plus de 40 % de l’approvisionnement en gaz naturel provient actuellement de producteurs certifiés. Le distributeur estime être en mesure d’augmenter annuellement de 20 % l’approvisionnement certifié. D’ici six ans, c’est l’ensemble de l’approvisionnement qui pourrait avoir reçu le sceau d’Equitable Origin.

Nécessaire diversification

 

L’histoire d’Énergir a été marquée par un chapelet de transactions depuis sa privatisation, en 1957. Une multitude de sociétés en ont été actionnaires au cours des 65 dernières années, dont Hydro-Québec, Valener et Enbridge. Or, en 2019, c’est Noverco — détenue par la Caisse de dépôt et placement du Québec — qui possède l’entreprise. Une situation qui joue en faveur d’Énergir, estime M. Lachance : « [La Caisse de dépôt] est un actionnaire de contrôle qui a une vision à très long terme. »

Outre la distribution de gaz, Énergir a depuis une quinzaine d’années fait des acquisitions dans le secteur de l’énergie en achetant, par exemple, l’américaine Green Mountain Power. Résultat : « Ce qui fait que notre énergie aujourd’hui, globalement, c’est moitié électricité et moitié gaz ; c’est aussi moitié Québec et moitié États-Unis. »

Cette diversification de son portefeuille, Énergir compte aussi l’étendre à la production et à la distribution d’hydrogène. Le distributeur mène actuellement des tests au cours desquels il en injecte une petite quantité dans des circuits fermés pour jauger la réaction de son réseau.

Pas question, par ailleurs, de devenir un distributeur d’hydrogène à grande échelle, déclare-t-il. « Il y a des régions dans le monde où les gens pensent et testent vraiment l’injection d’hydrogène pour le chauffage des bâtiments, et ce, à plus grande échelle. Nous, on n’est pas là. »

Énergir compte plutôt se tailler une place dans le secteur de l’hydrogène en utilisant son réseau pour stocker la molécule : « Ce qu’on vise, c’est d’accompagner des clients qui aujourd’hui sont des consommateurs d’hydrogène gris [produit à partir de gaz] dans leur conversion — en fonction de leur parcours technologique — à l’hydrogène vert [produit à partir d’énergie renouvelable]. »

Il précise : « On pourrait, par exemple, être copropriétaire d’un hydrolyseur qui fournirait de l’hydrogène vert à une usine. Et si, à certains moments, il y a un excédent — de 5 % par exemple —, bien le volume excédentaire pourrait se retrouver dans notre réseau sans en affecter l’intégrité. » Énergir estime être en mesure, d’ici deux ans, d’entamer un projet pilote avec une entreprise. « C’est pourquoi on regarde la capacité de notre réseau à en recevoir. »

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