Le Front commun réitère ses demandes à Québec

Les dirigeants syndicaux font front commun en conférence de presse après avoir présenté leurs revendications de négociation, en octobre dernier. De gauche à droite, Éric Gingras, président de la CSQ, François Enault, premier vice-président  de la CSN, Daniel Boyer, président de la FTQ et Robert Comeau président de l’APTS.
Photo: Jacques Boissinot Archives La Presse canadienne Les dirigeants syndicaux font front commun en conférence de presse après avoir présenté leurs revendications de négociation, en octobre dernier. De gauche à droite, Éric Gingras, président de la CSQ, François Enault, premier vice-président  de la CSN, Daniel Boyer, président de la FTQ et Robert Comeau président de l’APTS.

Le Front commun des employés de l’État avertit le gouvernement Legault qu’il n’a plus le choix que de s’attaquer à l’écart de revenu entre ses employés et les autres travailleurs, sans quoi les pénuries de main-d’oeuvre vont s’aggraver dans le secteur public.

Dans l’heure suivant la publication du rapport annuel de l’Institut de la statistique du Québec (ISQ) sur les rémunérations comparées dans divers secteurs, mercredi, les dirigeants du Front commun regroupant la FTQ, la CSN, la CSQ et l’APTS ont fait une sortie publique visant à justifier leurs demandes, particulièrement sur le plan salarial.

Le rapport de l’ISQ montre que l’écart entre les employés de l’État québécois et les autres travailleurs s’est rétréci au cours de la dernière année, mais il demeure assez important pour décourager les travailleurs à chercher un emploi au gouvernement provincial, estime le président de la FTQ, Daniel Boyer : « Dans un contexte de pénurie de main-d’oeuvre dans à peu près l’ensemble des secteurs d’activité au Québec, c’est sûr que s’il y a des conditions d’emploi qui sont plus attrayantes ailleurs et qu’il y a également des conditions salariales qui sont plus attrayantes ailleurs, les gens risquent d’aller se faire voir ailleurs aussi. »

Des écarts importants

 

Selon ce rapport, les employés de l’administration québécoise gagnent près de 12 % de moins que les autres travailleurs. Ce retard salarial est d’un peu moins de 9 % par rapport aux employés du secteur privé, mais il atteint près de 19 % par rapport à leurs homologues des autres secteurs publics, soit au fédéral, au municipal, dans les universités ou dans les sociétés d’État comme Hydro-Québec, par exemple. Toutefois, lorsqu’on compare la rémunération globale, qui inclut les régimes de retraite, les assurances collectives, les congés et les heures travaillées, l’écart chute à près de 4 %.

Par ailleurs, les écarts signalés par l’ISQ sont des moyennes, mais dans certains corps de métier — plombiers ou menuisiers, par exemple — dont les services sont nécessaires dans les écoles et les hôpitaux entre autres, l’écart dépasse 30 % et provoque même un exode.

« Ciao, bye ! »

La présidente de la CSN, Caroline Senneville, rappelle que les jeunes qui font leur entrée sur le marché du travail ont une perspective qui leur est propre : « Si vous êtes un jeune et que vous n’avez pas encore travaillé dans ce qui sera votre emploi principal, la première chose que vous allez regarder, c’est le salaire. Aussi les jeunes, quand ils entrent et qu’ils voient les conditions de travail, qu’ils voient la charge de travail, qu’ils voient le climat de travail, ils se disent : je suis encore jeune, j’ai moins à perdre ou je n’ai rien à perdre, ciao bye! »

Les jeunes, fait-on valoir, ne sont pas encore attachés à un régime de retraite, contrairement aux plus vieux qui cotisent depuis longtemps et qui ont un intérêt beaucoup plus grand à demeurer en poste. Ces questions deviennent fondamentales lorsque vient le temps de penser au recrutement de la relève.

Et la charge de travail ne rebute pas que les jeunes, souligne le président de la CSQ, Éric Gingras : « Il ne faut pas minimiser les charges de travail excessives dans nos différents réseaux. Les membres ont été très clairs dans les consultations qu’on a menées : oui, le salaire, c’est un élément important, mais le salaire seulement ne réglera pas le problème d’attraction et de rétention. »

« Un salaire, ça n’augmente pas le temps que tu peux passer avec tes enfants. Un salaire, une prime, ça ne fait pas en sorte que, rendu à la 15e heure de temps supplémentaire obligatoire, t’es moins fatiguée », fait valoir de son côté Caroline Senneville.

Le président de l’Alliance du personnel professionnel et technique de la santé et des services sociaux (APTS), Robert Comeau, pointe à cet effet le ministre de la Santé, Christian Dubé : « Comme le ministre Dubé dit : il faut devenir un employeur de choix, et pour ça, on attend un signal clair à nos tables de négociation pour que nos gens gardent espoir, pour rester dans les réseaux et aussi attirer nos jeunes. »

Capacité de payer et inflation

 

Le Front commun réclame pour ses quelque 420 000 membres employés de l’État des augmentations liées à l’inflation plus 2 % en 2023-2024, l’inflation plus 3 % l’année suivante et l’inflation plus 4 % en 2025-2026.

Les dirigeants syndicaux sont déjà prêts à répondre aux objections que soulèvera sans doute le gouvernement à la table de négociations : « Je vois déjà venir le Conseil du trésor, le gouvernement [invoquer] la capacité de payer des citoyens et des citoyennes. C’est correct qu’on s’interroge là-dessus, mais j’ai hâte qu’on inverse la formule et qu’on s’interroge sur la capacité de l’État à offrir des services de qualité en santé et en éducation », note Daniel Boyer.

Quant à l’argument voulant que des augmentations de salaire importantes ajoutent aux pressions inflationnistes, Caroline Senneville ne se fait pas prier pour y répondre. « La part des salaires dans le PIB du Québec ne fait que diminuer […] La part des profits des entreprises dans le PIB ne fait qu’augmenter. Alors, ce ne sont pas les salaires qui créent de l’inflation, surtout pas dans un contexte post-pandémique et dans un contexte où ce sont les chaînes d’approvisionnement qui sont touchées », laisse-t-elle tomber.

Protection des lanceurs d’alerte

Le Front commun réclame par ailleurs des protections inscrites dans les conventions collectives pour les lanceurs d’alerte. La Loi facilitant la divulgation d’actes répréhensibles à l’égard des organismes publics, mieux connue sous l’appellation de loi sur la protection des lanceurs d’alerte, adoptée en décembre 2016, ne remplit toujours pas son rôle, estiment les dirigeants syndicaux.

« On pense que c’est quelque chose qui est éminemment important pour les membres qu’on représente. Il faut qu’ils aient leur liberté de parole », explique Mme Senneville. « Oui, il y a une loyauté envers notre employeur, mais il y a une liberté de parole qui existe aussi et il y a aussi le fait que la population a le droit d’avoir des informations sur les services publics qu’elle reçoit, et on veut mettre fin à l’omerta. »

Depuis son adoption, cette loi est sévèrement critiquée par la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ) parce qu’elle retire explicitement la protection aux lanceurs d’alerte si ceux-ci s’adressent aux médias plutôt qu’aux instances internes prévues à la loi.

La présidente de la FPJQ à l’époque, Lise Millette, accompagnée des journalistes d’enquête Vincent Larouche de La Presse et Félix Séguin de TVA, avait dénoncé en commission parlementaire l’approche gouvernementale qui visait, selon elle « à ce que les aberrations dans l’appareil gouvernemental restent bien cachées en son sein ».

Les dirigeants syndicaux sont convaincus que des clauses de protection à l’intérieur des conventions collectives pourraient réussir là où la loi a échoué, c’est-à-dire à protéger les lanceurs d’alerte.

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