La gratuité du transport collectif pour les aînés, une «fausse bonne idée»?

La gratuité pour les aînés était une promesse électorale de Valérie Plante en 2017 et en 2021, mais elle avait dû attendre et « s’adapter » à cause de la pandémie.
Valérian Mazataud Le Devoir La gratuité pour les aînés était une promesse électorale de Valérie Plante en 2017 et en 2021, mais elle avait dû attendre et « s’adapter » à cause de la pandémie.

Le budget de la Société de transport de Montréal (STM) pour 2023 sera annoncé lundi matin, et plusieurs citoyens craignent qu’il comporte des baisses de fréquence des métros et des autobus, faute d’achalandage, et donc de revenus, en raison de la pandémie. C’est pourquoi la nouvelle mesure de l’administration de Valérie Plante, qui vise à rendre le transport collectif gratuit pour les aînés dès juillet 2023, au coût annuel de 40 millions de dollars, est loin de faire l’unanimité.

« Si j’avais à choisir, c’est certain que je ne voudrais pas toucher à la fréquence des bus et des services, soutient Christian Savard, directeur général de Vivre en Ville. Si on maintient le service habituel, ça peut s’avérer intéressant. » M. Savard estime que la mesure de la Ville souffre surtout d’un « timing difficile ».

C’est un reportage de Radio-Canada, publié jeudi dernier, qui a mis le feu aux poudres. On y apprenait que la STM envisageait d’inclure à son budget des réductions de l’offre de service « de 3,7 % [pour les] bus et de 4,8 % [pour le] métro par rapport à 2022 », pour réaliser des économies de 18 millions de dollars. La mesure de la Ville de Montréal avait été dévoilée la veille.

« La STM est toujours en discussion avec ses bailleurs de fonds. L’article de Radio-Canada mentionne des documents qui reflètent des pistes et des hypothèses de travail qui ne sont pas, à l’heure actuelle, les orientations budgétaires qui seront déposées la semaine prochaine », a déclaré par courriel la STM, contactée par Le Devoir. La société de transport n’a toutefois pas spécifié si d’autres baisses de fréquence des services pourraient être ratifiées lundi.

De son côté, la Ville de Montréal défend sa mesure de gratuité pour les aînés : « Il faut investir pour le développement et l’entretien du réseau, c’est clair. Mais il faut aussi investir dans des mesures incitatives et dans la lutte contre l’inflation, pour aider les aînés. On s’était engagés à livrer cette mesure d’ici 2023, dès maintenant, parce que l’inflation n’attend pas », explique Catherine Cadotte, attachée de presse de la mairesse.

La Ville augmentera d’ailleurs « sa contribution à l’ARTM de 4 % en 2023, comme l’a demandé le gouvernement du Québec », indique Mme Cadotte, pour assurer le financement des transports, dont ceux gérés par la STM.

Rappelons également que la gratuité pour les aînés était une promesse électorale de Mme Plante en 2017 et en 2021, mais qu’elle avait dû attendre et « s’adapter » à cause de la pandémie.

Qu’en pensent les usagers ?

Les citoyens rencontrés par Le Devoir dans le métro de Montréal semblaient tous satisfaits de cette mesure. « C’est vrai que les prix augmentent beaucoup en ce moment, je le sens. Ça va vraiment faire du bien », dit Danielle Provost, retraitée, qui prend le métro « toutes les semaines ».

Chez les aînés, l’inflation a un plus grand impact. Ceux qui prennent le transport collectif ont des situations économiques plus défavorables que d’autres.

Sur Twitter, la Fédération de l’âge d’or du Québec (FADOQ) a aussi salué l’investissement de la Ville : « Souhaitons que d’autres villes emboîtent le pas et que l’offre en matière de transport collectif se développe, particulièrement en région. »

« Chez les aînés, l’inflation a un plus grand impact, estime Florence Paulhiac, professeure d’études urbaines à l’Université du Québec à Montréal (UQAM). Ceux qui prennent le transport collectif ont des situations économiques plus défavorables que d’autres. Certains groupes ont plus de besoins. C’est un projet de société. »

Même la STM, dans sa réponse par courriel, a salué l’investissement de la Ville : « Nous croyons qu’il s’agit d’un incitatif pertinent pour encourager plus de gens à utiliser les transports collectifs et qui pourrait avoir un effet de levier pour augmenter la fréquentation du transport collectif, sans augmenter la pression pendant l’heure de pointe. »

Mme Paulhiac ajoute « qu’on vient couper une ressource qui elle-même ne représentait pas une dépense si importante que ça ». Les aînés bénéficiaient déjà d’une « tarification sociale », dit-elle. Ils paient actuellement 28,25 $ par mois pour avoir un accès illimité au transport collectif dans « l’agglomération de Montréal », c’est-à-dire la zone A de la nouvelle grille tarifaire de l’Autorité régionale de transport métropolitain.

Pour éviter la « spirale négative »

« Le problème, c’est le contexte de financement des transports collectifs en temps de pandémie », nuance la professeure. Comme M. Savard, elle craint les impacts des compressions dans les réseaux de transports. « Dans une perspective de transition écologique », ajoute-t-elle, il faut « continuer d’assurer un financement récurrent ».

M. Savard souhaite donc que les bailleurs de fonds de la STM « évitent à tout prix une spirale négative » où « les gens prennent moins le bus parce que la fréquence diminue, et qu’une baisse de l’achalandage cause encore des coupures dans le service ».

Il propose d’ailleurs que le gouvernement du Québec adopte une « politique québécoise de la tarification sociale » et finance directement des mesures comme la gratuité pour les aînés, « parce que les Villes en ont déjà beaucoup sur les épaules ».

Mme Provost espère quant à elle « qu’il n’y aura pas trop de coupures » dans la fréquence des services, même hors des heures de pointe, puisqu’elle emprunte régulièrement le métro les fins de semaine.

« C’est aussi le cas de plus en plus de travailleurs, explique Mme Paulhiac. Il va falloir faire attention. C’est un peu la boîte de Pandore. »

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