Le choc des taux d’intérêt n’est qu’à ses débuts

L'influence de la Banque du Canada sur les ménages et les entreprises s’exerce peut-être plus rapidement aujourd’hui, les banquiers centraux ayant appris à être plus clairs et transparents dans leurs décisions et leurs communications, note Jimmy Jean.
Photo: Adrian Wyld La Presse canadienne L'influence de la Banque du Canada sur les ménages et les entreprises s’exerce peut-être plus rapidement aujourd’hui, les banquiers centraux ayant appris à être plus clairs et transparents dans leurs décisions et leurs communications, note Jimmy Jean.

Fortement endettés, les Canadiens sont particulièrement vulnérables à l’actuelle hausse des taux d’intérêt. Ironiquement, le choc du ralentissement économique (déjà amorcé) sera encore plus dur s’ils s’y adaptent en diminuant leur train de vie.

Les économistes ont l’habitude de dire que la mort naturelle pour une période de croissance économique est de tomber sous les coups des banques centrales et de leur taux d’intérêt. Le resserrement de leur politique monétaire a été, en effet, l’un des principaux facteurs responsables de 29 récessions dans les pays du G7 depuis 1960, contre 19 pour l’éclatement d’une bulle de crédit ou 13 pour un choc de prix pétrolier ou encore pour l’éclatement d’une bulle immobilière, ont calculé les économistes de la Banque Nationale.

Et cette fois-ci ne fera pas exception, ont indiqué jeudi les conférenciers à un colloque sur la conjoncture économique organisé à Montréal par l’Association des économistes québécois, parlant de l’effet de la hausse fulgurante des taux d’intérêt de la Banque du Canada dans sa guerre contre l’inflation.

Au Mouvement Desjardins, on prévoit déjà depuis un certain temps une « légère récession » au Canada. Elle prendrait la forme d’une modeste contraction économique pendant la première moitié de 2023 et d’un lent retour au point de départ durant la seconde moitié de l’année. Le taux de chômage moyen passerait du même coup de 5,4 %, cette année, à 6,5 %, l’an prochain.

L’économie canadienne pourrait cependant compter sur l’aide apportée par la demande mondiale de pétrole et de matières premières. Certains évoquent également la possibilité que la crise énergétique causée par l’invasion de l’Ukraine provoque une certaine désindustrialisation en Europe et profite aux usines nord-américaines, a observé Matthieu Arseneau, chef économiste adjoint à la Banque Nationale.

Pour plusieurs, la pénurie de main-d’oeuvre des derniers mois a « traumatisé » les entreprises qui hésiteront avant de mettre à pied des employés. Matthieu Arseneau n’en est pas si sûr. De plus, comme la population canadienne continue de grossir, les employeurs n’auront qu’à geler leurs embauches pour faire grimper le chômage, souligne-t-il.

Des ménages endettés

Chez Desjardins, on pensait encore, jusqu’à tout récemment, que l’économie québécoise se maintiendrait dans la moyenne canadienne en profitant notamment d’un marché immobilier qui n’a pas connu les mêmes excès qu’ailleurs au Canada en plus de compter un taux d’épargne des ménages supérieur.

Mais le Québec en était déjà, en juillet, à un quatrième recul mensuel de son produit intérieur brut (PIB), ce qu’on n’a pas vu depuis 2009, note l’économiste en chef Jimmy Jean. Quant à la confiance des consommateurs, elle baisse plus vite qu’ailleurs. On se demande désormais si la récession n’y sera pas plus forte finalement que dans le reste de l’économie canadienne.

Il faut également se souvenir que le Canada est l’un des pays où les ménages sont les plus endettés au monde, avec une dette totale équivalente à 107 % du PIB, comparativement à 86 % au Royaume-Uni, 78 % aux États-Unis, 67 % au Japon et 57 % en Allemagne. Cet endettement tient notamment à la forte augmentation du prix des maisons, qui se révèle, lui aussi, l’un des plus élevés au monde par rapport au revenu disponible des familles. Or, la hausse accélérée des taux d’intérêt ne fait pas que donner un solide coup de frein à la vigueur économique, elle augmente aussi le coût de cet endettement des ménages en plus de faire piquer du nez, depuis quelques mois, la valeur des logements sur laquelle s’appuient leurs dettes.

Dans son scénario de référence, Desjardins prévoit que, face à un ralentissement économique, les ménages canadiens réduiront leur taux d’épargne à ce qu’il était avant la pandémie afin de pouvoir maintenir un certain niveau de consommation. Il suffirait toutefois qu’ils choisissent plutôt de maintenir le même taux d’épargne et de compenser ne serait-ce que la moitié de la hausse de leurs frais d’hypothèque en réduisant d’autant leurs dépenses pour changer considérablement la donne, constate Jimmy Jean. On se retrouverait alors devant une situation désagréablement semblable à la longue et pénible récession du début des années 1990, c’est-à-dire une chute de la consommation qui provoquerait un recul de 1,5 % du PIB l’an prochain et un taux de chômage moyen qui passerait de 5,4 % à 7 %.

Effet à retardement

On dit habituellement qu’il faut de 18 à 24 mois avant qu’un changement de politique monétaire produise tous ses effets sur l’économie, rappelle Sébastien Mc Mahon, stratège en chef à iA Groupe financier. Cela signifie qu’il faudrait attendre jusqu’en 2024 pour prendre la pleine mesure des conséquences, au Canada, de la hausse des taux d’intérêt de 3,5 points de pourcentage depuis le mois de mars.

Cette influence de la Banque du Canada sur les ménages et les entreprises s’exerce toutefois peut-être plus rapidement aujourd’hui, maintenant que les banquiers centraux ont appris à être plus clairs et plus transparents dans leurs décisions et leurs communications, note Jimmy Jean.

Chose certaine, on espère que la Banque du Canada estimera bientôt en avoir assez fait pour ramener, à moyen terme, l’inflation à sa cible de 2 %, a confié Matthieu Arseneau. À la Banque Nationale, on estime que ce moment ne viendra pas avant une autre hausse de 0,5 point de pourcentage de son taux directeur, qui le porterait à 4,25 %. Mais comme la situation aura déjà commencé à changer, il est à prévoir que des baisses de taux d’intérêt viendront dès la fin de l’année prochaine.

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