Des plans climatiques voués à l’échec faute de données

Les entreprises du secteur canadien de l’énergie se font tirer l’oreille. Elles qualifient de confidentielles les données détaillées sur la façon dont elles génèrent des GES au pays. Selon elles, divulguer cette information les rendrait moins concurrentielles.
David Goldman Associated Press Les entreprises du secteur canadien de l’énergie se font tirer l’oreille. Elles qualifient de confidentielles les données détaillées sur la façon dont elles génèrent des GES au pays. Selon elles, divulguer cette information les rendrait moins concurrentielles.

Le Canada et le Québec partagent depuis toujours la même incapacité à atteindre leurs cibles climatiques et environnementales. Pourquoi ? Le manque d’accès public aux données issues des secteurs cruciaux pour la transition énergétique handicaperait la prise de décision et la reddition de comptes tant du public que du privé.

À l’heure actuelle, on n’a notamment aucun portrait fidèle et détaillé, tant au Québec qu’ailleurs au Canada, de la façon dont l’énergie est produite et consommée, constate la chercheuse principale à la Chaire de gestion du secteur de l’énergie de HEC Montréal, Johanne Whitmore. Un tel portrait est pourtant essentiel pour toute transition énergétique, car il permettrait de prioriser adéquatement les mesures et les investissements.

On en connaît évidemment les grandes lignes. À l’échelle mondiale, le secteur énergétique compte pour les trois quarts des émissions de gaz à effet de serre (GES). Au Canada, on estime qu’il avoisine 70 % des émissions nationales. Le secteur énergétique est de compétence provinciale, alors on peut décliner province par province quelles sont les principales sources d’énergie et comment elles sont utilisées.

Les données accessibles aux chercheurs auprès du gouvernement ne seraient parfois pas beaucoup plus détaillées. Par exemple, on ne sait pas si l’électrification de l’automobile est aussi efficace en ville qu’en région, ou si le recours à l’hydrogène pour remplacer les hydrocarbures lourds sera aussi efficace dans toutes les industries de la province. On ne peut que le deviner.

La chercheuse montréalaise compare cet état de notre connaissance du système énergétique canadien à celui d’un patient qui consulte un médecin qui lui apprend qu’il a le cancer… sans lui dire où il se trouve, ni comment le traiter.

« On a le sentiment d’opérer dans le noir. En ce moment, on se fait souvent dire que nos recherches ne reflètent pas la réalité, étant donné que nous n’avons pas toutes les données nécessaires, dit Johanne Whitmore. Le bilan du système énergétique est incomplet. C’est pourtant crucial pour l’amorce de la transition. Et ça ne se fait pas, car il y a trop de données manquantes. »

70 %
C’est le pourcentage des émissions nationales que le secteur énergétique émet au Canada. À l’échelle mondiale, le secteur énergétique compte pour les trois quarts des émissions de gaz à effet de serre.

La chercheuse de la Chaire de gestion du secteur de l’énergie de HEC Montréal déplore de devoir passer « beaucoup trop de temps » à contacter individuellement des agences et des entreprises pour amasser des données que devraient normalement pouvoir lui fournir sur-le-champ Statistique Canada ou le ministère des Ressources naturelles.

Le hic, c’est que les entreprises du secteur canadien de l’énergie se font tirer l’oreille. Elles qualifient de confidentielles les données détaillées sur la façon dont elles génèrent des GES au pays. Selon elles, divulguer cette information les rendrait moins concurrentielles.

Or, plusieurs de ces entreprises qui ont leur siège social aux États-Unis transmettent déjà des données similaires au gouvernement américain. Aux États-Unis, le département de l’Énergie publie même, directement sur Internet, par l’Agence environnementale fédérale, un tableau de bord qui donne un portrait détaillé de la production énergétique et des émissions polluantes qu’elle génère, usine par usine.

« Il n’y a aucune logique à ce que ces données ne soient pas ouvertes au Canada également et qu’elles ne puissent être consultées par les chercheurs et le public », conclut Johanne Whitmore.

Un manque d’information « hasardeux »

En 2020, le gouvernement Legault a publié son Plan pour une économie verte 2030. Or, à ce moment, Québec n’avait toujours pas fait le bilan du plan d’action précédent, qui portait sur la période 2013-2020. En juin 2012, Québec espérait réduire de 20 % sous le niveau de 1990, et au plus tard en 2020, ses émissions de GES.

On le sait aujourd’hui, la cible a été ratée, et de beaucoup : le plan a permis de réduire de 1,8 mégatonne les émissions de GES de la province, alors que la cible était de 15 mégatonnes.

En 2018, le gouvernement a effectué un bilan de mi-parcours pour redresser la barre. Peine perdue : le manque de données rendait impossible toute forme de prise de décision pour la suite des choses. « Les calculs présentés à différents endroits dans le bilan manquent de transparence, et des variations dans la façon de les présenter rendent les interprétations hasardeuses », écrivait-on il y a quatre ans déjà.

Il n’y a aucune logique à ce que ces données ne soient pas ouvertes au Canada également et qu’elles ne puissent être consultées par les chercheurs et le public

 

Depuis, pas grand-chose n’a été fait pour corriger la situation, a constaté HEC Montréal. Pis encore, la stratégie québécoise d’ici 2030 reprend essentiellement les mesures du plan 2012-2020, « malgré leur inefficacité sur le plan global ». Pour être un succès, ce plan doit mener au plus tard en 2030 à une réduction de 37,5 % des émissions de GES par rapport à 1990.

Est-ce que ces cibles seront atteintes ? Difficile à déterminer, les données nécessaires étant inaccessibles. À moins d’un revirement spectaculaire de la tendance, estime Johanne Whitmore.

« Le Québec a fait tout un virage dans la santé en deux ans seulement durant la COVID, mais rien n’a bougé depuis 2006 dans l’énergie, déplore la chercheuse. On n’a pas le même niveau de données. En santé, on a pu prendre des mesures, certaines contraignantes même, alors que dans l’énergie, on n’apporte que des incitatifs. On ne pourra pas faire la transition seulement avec des incitatifs. Il faudra que les provinces et le fédéral unissent leurs efforts, et qu’on donne accès pour la recherche à des données plus détaillées dans tous les secteurs : énergie, transport, commerce… »

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