Coiffeuses en quête de reconnaissance

En cas d’ennui de santé, la majorité de ces travailleuses autonomes n’ont pas droit à des prestations d’assurance-emploi ou à des congés de maladie, et elles sont à risque de voir leurs clients se diriger ailleurs.
Illustration: Aless MC En cas d’ennui de santé, la majorité de ces travailleuses autonomes n’ont pas droit à des prestations d’assurance-emploi ou à des congés de maladie, et elles sont à risque de voir leurs clients se diriger ailleurs.

Livreurs pressés de l’ubérisation généralisée, dépeceurs de porcs de la malbouffe, professionnels surdiplômés de la culture et de l’éducation au rabais, coiffeuses sous-estimées ou travailleuses domestiques sans répit : la série Les nouveaux prolétaires trace le portrait d’un nouveau monde du travail exploité et précaire.

Il règne une ambiance familiale dans le lumineux salon de coiffure maison de Martine Thibodeau, près de Joliette. Les trois premières clientes de la journée rigolent en discutant avec le fils d’Odile, Albert, âgé de six mois, qui sautille sur les genoux d’Audrey. Dehors, les flocons de la première neige s’accumulent doucement.

« Des fois, je fais des farces, je dis que c’est 50 $ pour la consultation psychologique et 60 $ pour les cheveux, parce que les clientes viennent ici me raconter leur vie, et moi, je les fais rire », lance Mme Thibodeau en préparant la coloration blond rosé pour les mèches d’Odile.

La coiffeuse qui a 42 ans de métier démarre une journée de travail d’une dizaine d’heures, durant laquelle elle recevra une douzaine de clientes. Pas le temps de s’asseoir et pas vraiment le temps de manger non plus, entre les shampoings, les coupes, le nettoyage des outils, l’application de décolorant et de teintures et les anecdotes savoureuses.

86%

C’est la proportion des personnes exerçant le métier de coiffeur qui sont des femmes.

Comme 61 % des coiffeurs et coiffeuses du Québec, Mme Thibodeau est travailleuse autonome. C’est une tendance en augmentation de 5 % depuis 2016-2017, selon le portrait de la profession effectué cette année par Soins personnels Québec, qui est le comité sectoriel de main-d’oeuvre de ce secteur.

Pour vivre convenablement, cette mère célibataire de deux adultes travaille généralement plus de 50 heures par semaine. « Si tu calcules à l’heure, non, ça ne fait pas un bon salaire », admet celle qui dit vivre convenablement, « pas riche, pas pauvre ».

Il faut de la passion pour continuer de faire ce métier aussi longtemps, croit la loquace coiffeuse aux cheveux noirs frisés. Dès son enfance, elle aimait « l’odeur du Spray Net » et voulait embellir des têtes pour suivre les traces de sa tante. Mais elle déplore le manque de reconnaissance accordée à ce métier.

« Je me suis souvent fait dire : tu es allée en coiffure parce que tu ne savais pas quoi faire à l’école. Mais je savais ce que je voulais dans la vie », rapporte la détentrice d’un diplôme d’études professionnelles dans son domaine.

C’est un métier à 86 % féminin, qui demande un grand nombre de connaissances techniques, de la formation continue, de la créativité, beaucoup d’entregent et, pour les nombreuses entrepreneuses, un sens des affaires et de la gestion.

Insécurité financière

 

Un grand stress est aussi de la partie, parce que les revenus ne sont pas garantis d’une semaine à l’autre. Pour plus de stabilité ou pour obtenir des revenus supplémentaires, environ 13 % des coiffeurs occupent d’ailleurs un autre emploi. En cas d’ennui de santé, la majorité de ces travailleuses autonomes n’ont pas droit à des prestations d’assurance-emploi ou à des congés de maladie, et elles sont à risque de voir leurs clients se diriger ailleurs.

« J’ai dû me faire remplacer une hanche, et pendant ce temps, je n’avais aucun argent qui rentrait. J’ai eu un cancer, j’ai travaillé pendant mes traitements, parce que je ne pouvais pas me permettre d’arrêter », raconte Mme Thibodeau.

Or, les blessures professionnelles sont assez courantes dans ce métier constitué de mouvements répétitifs et de positions inconfortables pour les bras, le dos, le cou et les épaules. « Il n’y a pas beaucoup de parties du corps où je n’ai pas eu de piqûres de cortisone pour pouvoir continuer », souligne-t-elle.

Difficile également pour les coiffeuses de profiter de leur grossesse ou d’un congé de maternité. Manon Gendron, qui a 31 ans d’expérience, paye un loyer pour occuper une chaise dans un salon de Rimouski. Elle a travaillé tout au long de ses deux grossesses et a repris ses ciseaux après deux mois de pause.

« Je devais continuer de payer ma chaise, parce que sinon la propriétaire ne pouvait pas me la garder, explique-t-elle. J’avais peur de perdre ma clientèle. »

La pandémie a un peu revalorisé le métier de coiffeuse, croit la Rimou­skoise. « Les gens se sont rendu compte qu’on était essentielles à leur moral », dit-elle. Mais les conditions de travail et les revenus n’ont pas suivi cette impulsion. Plusieurs coiffeuses ont indiqué qu’elles n’osaient pas augmenter les prix à la hauteur du coût de la vie et de l’augmentation de leurs dépenses d’entreprise, notamment des produits utilisés, puisqu’elles se heurtent au mécontentement des clients. Elles doivent donc travailler plus d’heures pour le même salaire.

« Si je facture un montant trop élevé, ma clientèle va venir moins souvent », indique Martine Thibodeau, qui dit recevoir aussi moins de pourboire quand elle augmente ses prix.

Rose Harvey, elle, a pris sa retraite après 43 ans. Même si elle adorait la coiffure, cette résidente de La Malbaie dit avoir mis tellement d’heures de travail « à [se] briser le corps, à [se] vider ». Malgré cela, elle et son conjoint, lui aussi coiffeur, n’ont aujourd’hui « pas grand-chose pour vivre ».

Pénurie en vue

 

Carole Perron, enseignante en coiffure au Centre de formation professionnelle des Riverains, à Repentigny, s’inquiète pour les jeunes qui entament leur carrière. Elle observe qu’une élite de la coiffure, très présente notamment sur les réseaux sociaux, réussit à rouler sur l’or. Mais il y a tous les autres, qui se démènent pour joindre les deux bouts.

« Elle est malade, notre profession », déclare Mme Perron.

Si elles choisissent d’être employées, beaucoup de coiffeuses peuvent s’attendre au salaire minimum, souvent avec des commissions sur les services ou les produits. Or, il est possible pour les jeunes d’obtenir de meilleurs revenus en travaillant par exemple en service de restauration. Combiné au manque de reconnaissance sociale, le métier n’est pas très alléchant, croit Mme Perron. Les écoles publiques de coiffure se sont donc vidées de 41 % de leurs élèves depuis 2010.

Plusieurs coiffeuses ont confié au Devoir que, selon elles, l’absence d’encadrement dans leur domaine nuit à l’image et aux conditions de travail du métier. Il y a presque 40 ans, les compétences et le parcours requis pour travailler, les prix minimums pour les services, les salaires des travailleurs et même les heures d’ouverture étaient régis par des comités paritaires qui surveillaient ce qui se tramait dans les salons de coiffure. Or, aujourd’hui, n’importe qui peut théoriquement s’improviser coiffeur et les tarifs sont très variables d’un endroit à l’autre.

« Ceux qui font du travail de faible qualité viennent ternir la réputation de ceux qui font un travail extraordinaire », déplore Annie Gravel, enseignante en coiffure en Montérégie, qui estime que la formation professionnelle de 1455 heures, non obligatoire, est loin d’être superflue.

Sans espérer un retour à des règles aussi strictes que par le passé, Mme Gravel fait partie des nombreux intervenants du secteur qui souhaitent la mise en place de certaines normes qui garantiraient une plus grande uniformité des services et des revenus des coiffeurs et coiffeuses.

Le président de l’Association coiffure Québec, Stéphane Roy, croit que des règles fiscales plus équitables devraient être instaurées pour freiner le travail au noir. Les travailleurs autonomes ne doivent prélever des taxes de vente qu’à partir d’un montant annuel de 30 000 dollars, ce qui en pousserait plusieurs à déclarer des revenus plus bas que la réalité. Cela pourrait engendrer une concurrence déloyale pour les autres salons, selon M. Roy.

Martine Thibodeau, elle, se fait un point d’honneur de traiter sa clientèle aux petits oignons. Elle a leur tête et leur estomac à coeur, puisqu’elle propose des chocolats, des bonbons, du café gratuit et même du Baileys au caramel salé. Comme beaucoup d’autres coiffeuses, elle souhaiterait parfois que certaines clientes lui renvoient davantage de bienveillance, en étant moins exigeantes et plus respectueuses de son expertise. Après 42 ans, elle maîtrise son art.



À voir en vidéo