L’argent privé à la rescousse du climat

Le financement alloué par les pays riches aux pays en déve-loppement est trop peu impor-tant pour que ces derniers puissent réduire efficacement leurs émissions de GES. Certains militants souhai-tent ainsi que leur dette soit annulée pour les aider.
Photo: Ahmad Gharabli Agence France-Presse Le financement alloué par les pays riches aux pays en déve-loppement est trop peu impor-tant pour que ces derniers puissent réduire efficacement leurs émissions de GES. Certains militants souhai-tent ainsi que leur dette soit annulée pour les aider.

Bien que nettement inférieurs au statu quo, les coûts de la lutte contre les changements climatiques et de la réparation de ses dégâts passés et futurs seront étourdissants. Pour y faire face, les pays riches devront assumer leurs responsabilités, mais il faudra aussi mieux savoir mettre à contribution les investisseurs privés.

À 24 heures de la fin de l’événement, la 27e conférence de l’ONU sur le climat (COP27) était entrée, jeudi, à Charm el-Cheikh, dans son proverbial dernier sprint de négociations, qui, si on se fie à ses habitudes, devrait aller en prolongation. L’un des sujets d’achoppement était la question du financement lié aux ravages causés par les bouleversements climatiques, et plus particulièrement des réparations financières qui devraient être offertes aux pays pauvres pour les pertes et dommages infligés par un réchauffement climatique dont les pays riches ont été essentiellement responsables depuis près de 150 ans.

Déjà reconnue dans l’Accord de Paris, en 2015, cette réparation s’appliquerait aux événements climatiques brutaux, comme les inondations et les cyclones, aussi bien qu’à des phénomènes plus lents, comme la montée du niveau des mers, et qui seraient attribuables au 1,2 °C de réchauffement climatique déjà en banque, sur lequel les futures actions de réduction des émissions de gaz à effet de serre (GES) ou d’adaptation aux changements climatiques n’auront pas d’influence. Elle viserait les pertes non seulement économiques, mais aussi de vies humaines, de santé, de territoire, de patrimoine culturel et de biodiversité.

Directement visés, les pays riches n’avaient pas envie de parler de cet enjeu cette année en Égypte. Ils croyaient d’ailleurs qu’on avait convenu, l’an dernier, à la COP26, à Glasgow, qu’on se contenterait de s’en parler en parallèle jusqu’au moins en 2024. Mais les pays pauvres ne l’entendaient pas de cette oreille et ont profité du fait que la réunion se tienne en Afrique pour forcer tout le monde à en discuter dès cette année.

Il faut dire que la facture en question pourrait être salée. Selon une étude réalisée en 2019, si l’on exclut les pertes importantes que subiront aussi les pays riches de l’OCDE, ce montant pourrait s’élever à environ 291 milliards $US par année en 2030 et à plus de 1100 milliards en 2050, dans le cas où les pays parviendraient au moins à livrer leurs réductions promises à Paris et limiteraient le réchauffement climatique à 2,5 °C, ce qui serait bien au-dessus de la cible de 1,5 °C.

Ces estimations semblent bien prudentes lorsqu’on sait qu’à elles seules, les dernières inondations catastrophiques au Pakistan ont causé 1700 morts et plus de 30 milliards en dommages.

Retards de paiement

Les frais ne s’arrêtent toutefois pas là. Les pays riches se sont aussi engagés en 2009 à aider les pays pauvres à réduire leurs émissions de GES par l’entremise d’un financement qui augmenterait jusqu’à 100 milliards par année à partir de 2020, après quoi on pourrait le réviser à la hausse à compter de 2026. Mais ce montant n’a toujours pas passé le cap des 84 milliards. En fait, c’est de 1000 milliards par année que les pays en développement (moins la Chine) auraient besoin d’ici 2025 et d’environ 2400 milliards d’ici 2030, dont la moitié devra venir des économies développées, a prévenu au début du mois un groupe d’experts dirigé par le célèbre économiste britannique Nicholas Stern.

Ce n’est toutefois pas le seul endroit où l’on accuse du retard en la matière. Selon un récent portrait général de la situation dressé par le groupe de recherche spécialisé Climate Policy Initiative, le « financement climatique » s’est vraisemblablement élevé entre 850 et 940 milliards l’an dernier, ce qui représenterait une hausse de plus du double par rapport à dix ans auparavant (364 milliards). On est toutefois encore loin du compte puisqu’il faudra avoir multiplié cette somme par quatre d’ici 2030 (4300 milliards par année) et par huit d’ici 2050 (7600 milliards par année) pour avoir une chance de limiter le réchauffement de la planète à 1,5 °C.

Et il n’y a pas que le total qui compte, il y a aussi la manière de l’atteindre. Dans les 10 dernières années, les trois quarts de ce financement se sont concentrés en Amérique du Nord, en Europe de l’Ouest et en Asie, principalement en Chine. Seulement 16 % ont pris la forme d’aide financière gratuite ou de financement à un coût avantageux, ce qui est un autre problème pour la plupart des pays en développement aux capacités d’emprunt limitées.

Si l’effort financier déployé dans le secteur de l’énergie renouvelable à la veille de la pandémie de COVID-19 équivalait déjà à plus du quart (28 %, à 323 milliards) de la moyenne annuelle qui sera requise en 2050 pour atteindre la cible de 1,5 °C, on était beaucoup plus loin du compte dans les secteurs du transport (6 %), du bâtiment et des infrastructures (6 %) ou de la gestion des terres agricoles, des forêts et de la pêche (3 %). D’environ 50 milliards en 2019-2020 (19 %), le financement des mesures d’adaptation aux effets des changements climatiques devra, pour sa part, être multiplié par cinq d’ici 2050.

À qui la facture ?

Devant cette valse des milliards, il est facile d’avoir le tournis. Mais les 4300 milliards de financement par année alloués à la transition verte et à l’adaptation en 2030 représenteront moins de 5 % de l’économie mondiale, fait valoir le rapport de la Climate Policy Initiative.

Mais l’on n’y parviendra pas si l’on ne trouve pas une façon de mieux canaliser le formidable pouvoir économique du secteur privé, qui ne compte seulement, pour le moment, que pour la moitié de l’effort, disent les experts.

Les pays qui n’appliquent pas une tarification suffisante du carbone pourraient, par exemple, voir leurs entreprises être obligées de payer une taxe à leurs frontières, dont les recettes iraient à la transition verte, a proposé Nicholas Stern. Mais, plus important, les gouvernements doivent envoyer aux acteurs privés les bons signaux politiques et économiques et mieux utiliser leurs propres ressources financières.

C’est par des règles et des subventions à la recherche et à la commercialisation que les pouvoirs publics ont permis le développement d’un secteur des énergies renouvelables qui peut maintenant voler de ses propres ailes commerciales, se félicite la Climate Policy Initiative. C’est aussi ce qui est en train de se passer avec le transport électrique et ce qui pourrait facilement se produire dans plusieurs autres secteurs où les technologies nécessaires sont à portée de main.

Les investisseurs privés ont aussi besoin de voir plus clairement où sera leur intérêt financier à long terme. Pour ce faire, les gouvernements doivent eux-mêmes sortir d’une approche à la pièce pour se doter de stratégies d’ensemble, préciser ce qu’on considère un investissement vert et participer à la mise au point des indicateurs.

En plus d’inciter le secteur privé à se rendre utile, cela pourrait aider les gouvernements à dépenser leur argent plus intelligemment, par exemple en cessant de subventionner les énergies fossiles, répètent les experts. En effet, de 2011 à 2020, le total de ces subventions dans 51 pays seulement a dépassé de 40 % l’ensemble du financement climatique.

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