Modèles 9-2 et 9-7 - Du Saab dans l'engrenage

Une Saab qui serait une vulgaire Cavalier ou qui ne serait rien de plus qu'un énorme TrailBlazer: impossible, dites-vous? Autrefois, cela était vrai. Plus maintenant. À vouloir aller trop vite, les dirigeants de GM vont bientôt perdre les derniers abonnés à une marque, car cette suédoise n'était pas comme les autres. Constat d'un triste bilan.

Il était une fois un sympathique petit constructeur automobile suédois qui se spécialisait dans la fabrication de berlines ternes, voire austères, mais dont le niveau de sécurité était une référence mondiale. Ce constructeur manquait cependant de capitaux pour développer de nouveaux produits. Aussi se cherchait-il un partenaire industriel de taille, un géant de l'automobile qui l'aiderait à affronter ses concurrents à armes égales. Grâce à l'aide de ce gentil géant, le petit Suédois réussit à se repositionner en tant que constructeur de voiture de luxe, et réussit même à amasser assez de sous pour devenir une source de profit appréciable pour son protecteur.

Cette petite fable, c'est un peu l'histoire du mariage de Volvo et de Ford. Pourtant, ç'aurait pu tout aussi bien être celle de l'union de Saab avec General Motors sauf que, dans ce dernier cas, l'histoire n'a pas aussi bien tourné.

Ambition

Avant son rachat par GM, Saab était un constructeur marginal qui fabriquait des voitures dont l'étrangeté plaisait à une clientèle d'initiés. C'est la passion irréductible de ces «purs et durs» pour la marque de Tröllhatan qui lui aura permis de survivre jusqu'à aujourd'hui. Les Saab avaient la réputation d'être bien conçues, sécuritaires et plaisantes à conduire, mais elles étaient aussi truffées de bizarreries que ce constructeur non conformiste s'obstinait à maintenir, pour le plus grand plaisir de ses inconditionnels. À l'intérieur, notamment, la clé de contact plantée dans la console centrale et la planche de bord ergonomique, recourbée devant le conducteur, étaient des caractéristiques qui définissaient immanquablement «l'expérience» Saab.

À l'instar de ce qui se passait chez Volvo, General Motors souhaitait utiliser Saab pour compléter son portfolio. Avec des marques pour couvrir tous les segments (et sous-segments) du marché automobile nord-américain, il ne manquait à GM qu'un constructeur au caractère européen, incarnant la performance, la sécurité et le raffinement technique. Considérant que leur implication avec Saab était en train de devenir un véritable gouffre financier, les dirigeants de GM ont décidé de prendre les grands moyens pour sauver la situation et tenter d'imiter la réussite du duo Ford-Volvo.

Chez GM, on croit que l'on pourra faire de Saab un nouveau BMW en entreprenant un virage vers le haut de gamme. Bien que les Saab actuelles, les berlines 9-3 et 9-5, ne soient pas de mauvaises voitures en soi, on devra cependant réviser en profondeur leur conception avant de pouvoir tutoyer les berlines de luxe allemandes ou japonaises. Ainsi, il est difficile de justifier la présence d'un quatre cylindres Ecotec, le cousin de celui qui propulse une Chevrolet Cavalier de 12 000 $, dans une berline de plus de 50 000 $, surtout quand la concurrence s'appelle Audi, BMW ou Acura, et qu'ils ont des dents longues comme ça.

Imposture

Envieux de ce que Ford a réussi à faire avec son petit constructeur suédois, astucieusement repositionné en marque de luxe à la réputation fort enviable, GM a décider d'utiliser toutes les ressources à sa disposition pour sortir Saab de l'ornière. On a donc décidé, comme cela avait été fait pour Volvo, d'étendre la gamme grâce à un modèle compact d'entrée de gamme et aussi d'ajouter un véhicule utilitaire sport (VUS) au catalogue.

Mais Saab n'avait ni le temps ni les ressources requises pour concevoir ces nouveaux modèles, sans parler de son manque de capacité industrielle pour les construire en Suède. De plus, les dirigeants de GM voulaient frapper vite et fort pour que Saab rattrape son vis-à-vis de Gotebörg, lequel proposait déjà la deuxième génération de sa compacte S40 (et la familiale V50) et le XC 90, un VUS qui remporte un vif succès. Et il était hors de question d'investir dans de nouvelles usines. Dans leur empressement, ils ont probablement contribué à éradiquer tout ce qui pouvait subsister d'intérêt pour la marque Saab en adaptant maladroitement des véhicules existants, construits par d'autres marques de l'empire GM.

Ils ont commencé par créer la 9-2 en déguisant à la hâte une Subaru Impreza. Malgré les grincements de dents que peut provoquer l'idée d'une voiture suédoise fabriquée au Japon, c'était néanmoins un choix logique car ces deux marques ont plus en commun qu'il n'y paraît. En plus de toujours avoir conçu des voitures originales, aux solutions techniques inusitées, qui fascinent une troupe d'irréductibles fidèles, ces deux petits constructeurs ont un palmarès en rallye. Mais le travail a été bâclé et l'habitacle de cette «Saabaru» n'a pas tous les éléments qu'il faut pour assumer l'identité Saab. Son tableau de bord symétrique vous hurle au visage: «made in Japan». Dommage, une belle occasion manquée!

Sacrilège

Mais il y a pire: le prochain Saab 9-7 risque d'altérer de façon permanente la perception que l'on a de cette marque. L'emploi du masculin est justifié, dans ce cas, car il s'agit effectivement d'un camion. Eh oui, Saab, cédant sous la pression des concessionnaires nord-américains de la marque, va maintenant faire dans le «truck» américain.

Les concessionnaires de Saab voyaient leur clientèle fuir leurs établissements pour aller s'acheter un VUS ailleurs et ont demandé à GM de leur donner quelque chose à vendre. Probablement sans en prendre conscience, ils sont en train de tronçonner sauvagement la branche sur laquelle ils sont assis. Ce 9-7 est, en effet, un vulgaire camion américain basé directement sur un Chevrolet TrailBlazer. Rapidement maquillé en 4x4 à la sauce suédoise, ce véhicule n'a rien à faire chez un constructeur qui se prétend européen. On est tellement loin de la Suède qu'il y a fort à parier qu'aucun des travailleurs de l'usine de Moraine, en Ohio, qui assembleront le 9-7, n'est capable d'épeler correctement le mot IKEA. À la limite, avec son châssis monocoque, son système à traction intégrale Versatrak et sa silhouette étrange, le Pontiac Aztek aurait constitué une base plus crédible pour créer un camion Saab.

En voulant opposer son TrailBlazer pseudo suédois au XC-90 de Volvo, SAAB joue un jeu très dangereux pour son image. En plus d'être une insulte aux «saabistes» endurcis, ce produit est clairement inférieur à son concurrent, du moins selon les critères d'appréciation de la clientèle visée. Saab s'expose maintenant à un danger: le public pourrait, en retour, se mettre à faire le même type d'association défavorable avec l'ensemble de sa gamme de voitures. Si GM fonde de gros espoirs sur Saab (ou se berce d'illusions, c'est selon...), force est de constater que des produits comme le 9-7 ne leur amèneront certainement pas une nouvelle clientèle, en plus de faire fuir leurs plus fidèles supporteurs.

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