Elon Musk a acheté Twitter. Qu’adviendra-t-il du climat social?

L’avenir du réseau social inquiète les experts, perplexes face au rapport trouble qu’entretient le patron de Tesla à la liberté d’expression.
Image: Le Devoir L’avenir du réseau social inquiète les experts, perplexes face au rapport trouble qu’entretient le patron de Tesla à la liberté d’expression.

Ralliant plus de 200 millions d’utilisateurs quotidiens, Twitter demeure un réseau social incontournable, théâtre d’innombrables débats, plateforme de prédilection des journalistes et de la classe politique. Elon Musk l’a bien compris. C’est pourquoi il a finalement acheté l’entreprise, jeudi, pour 44 milliards de dollars américains. Plus que jamais, l’avenir du réseau social inquiète les experts, perplexes face au rapport trouble qu’entretient le patron de Tesla à la liberté d’expression.

« Elon Musk a tenu des discours inquiétants par le passé, notamment sur les femmes et les communautés marginalisées. On pourrait assister à une montée en puissance des discours d’extrême droite sur Twitter », prévient Jean-Hugues Roy, professeur à l’École des médias de l’Université du Québec à Montréal (UQAM).

Souvent qualifié de libertarien, M. Musk se targue d’être un grand défenseur de la liberté d’expression. Il s’est notamment dit prêt à lever la suspension définitive de Donald Trump du réseau social. « La raison pour laquelle j’ai fait l’acquisition de Twitter, c’est parce qu’il est important pour le futur de la civilisation d’avoir une place commune numérique, où un large éventail de croyances peut être débattu sainement, sans recourir à la violence », a-t-il déclaré, jeudi, sur Twitter.

« Cette transaction-là rappelle des transactions du XXe siècle, où les grands barons de l’industrie s’achetaient un journal pour influencer l’opinion publique. Maintenant, tout le monde se pose la question : à quel point va-t-il s’ingérer ? Je ne pense pas qu’Elon Musk soit un microgestionnaire, mais il pourrait certainement avoir une influence sur le contenu qui circule sur Twitter », affirme Louis Hébert, expert en acquisitions d’entreprises et professeur à HEC Montréal.

Elon Musk, l’homme le plus riche du monde selon le magazine Forbes, devient donc d’autant plus influent. Selon M. Roy, Twitter demeure une plateforme essentielle à la circulation de l’information : « Twitter agit comme un fil de presse, comme une façon de s’informer sur ce qui se passe autour de nous. Si M. Musk tolère la désinformation, je ne sais pas pour combien de temps ce rôle social va durer. »

Des ambitions d’expansion

Si le doute plane encore quant à l’influence qu’aura l’homme d’affaires d’origine sud-africaine sur le contenu qui circulera sur Twitter, Elon Musk a clairement indiqué que les services offerts par le réseau social pourraient changer sous sa gouverne.

« L’achat de Twitter est un accélérateur de la création de X, “the everything app” », a gazouillé Elon Musk le 4 octobre dernier. En français, cela se traduirait par la création d’une « application qui peut tout faire ». Selon M. Roy, Elon Musk référerait ainsi à des pratiques comme celles de l’application chinoise WeChat, où sont rassemblés à la fois un système de messagerie, une plateforme d’achat de biens de consommation, et des contenus multimédias, par exemple.

« WeChat fonctionne très bien en Chine, Elon Musk pourrait peut-être s’en inspirer », dit-il, puisque selon lui le patron de Tesla devra trouver d’autres manières de faire croître Twitter, à un moment où l’augmentation de ses utilisateurs et de ses revenus publicitaires ralentit.

Des licenciements à prévoir

M. Hébert rappelle d’ailleurs que les dernières semaines ont été « particulièrement difficiles » pour les revenus publicitaires des GAFA. « Le modèle de revenus de Twitter va devoir changer, d’autant plus qu’il arrive à la tête de l’entreprise alors que les taux d’intérêt sont élevés et que la situation lui est défavorable. […] Il va devoir réduire ses coûts et procéder à des licenciements », dit-il.

Dès jeudi soir, Elon Musk a entamé une transformation de l’entreprise. Il a remercié le patron de la plateforme, Parag Agrawal, et deux autres dirigeants, le directeur financier Ned Segal et la responsable des affaires juridiques Vijaya Gadde, selon des sources anonymes de la chaîne CNBC et du Washington Post. Le Post a d’ailleurs rapporté la semaine dernière que M. Musk prévoyait licencier 75 % du personnel de l’entreprise.

D’ailleurs, si M. Roy soutient qu’Elon Musk a « généralement trouvé des combinaisons gagnantes, puisque Tesla et SpaceX se sont avérés de grands succès », M. Hébert demeure plus nuancé : « Sa fameuse Boring Company — une entreprise controversée de construction de tunnels — est originale, mais n’a pas vraiment fonctionné. Je ne suis pas certain non plus du potentiel de croissance de Twitter. »

Une histoire rocambolesque

 

Fondée par Jack Dorsey, Evan Williams, Biz Stone et Noah Glass en 2006, Twitter a connu une rapide ascension dans l’univers démesuré de Silicon Valley. L’entreprise de microblogage — jusqu’en septembre 2016, les gazouillis étaient limités à 140 caractères — a connu moult rebondissements, dont son arrivée en bourse en 2013, et une multiplication de ses contenus audiovisuels en 2016.

Une page d’histoire s’est donc tournée jeudi soir. La compagnie devient désormais complètement privée, Elon Musk ayant racheté toutes les actions de l’entreprise. Il avait jusqu’à vendredi pour conclure l’acquisition du réseau social, faute de quoi un procès aurait eu lieu en novembre. M. Musk était sous pression de la part de Twitter, alors que le dossier traînait après qu’il eut initialement promis d’acheter l’entreprise pour 44 milliards US en avril dernier.

Rappelons qu’avec plus de 111 millions d’abonnés, Elon Musk est l’une des personnalités les plus suivies mondialement sur Twitter. Une grande part du succès d’Elon Musk réside dans « son indépendance », ainsi que dans sa capacité à « générer de l’attention médiatique », rappelle M. Hébert, qui affirme qu’il reste à voir si cette attention lui réussira.

Pour l’heure, Elon Musk se veut rassurant. Dans un gazouillis publié jeudi soir, il a affirmé que Twitter « ne peut pas devenir un enfer où l’on peut dire n’importe quoi sans conséquences ».

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