Mieux comprendre les algorithmes pour se libérer des firmes comme McKinsey

Bon nombre de gens utilisent déjà des outils automatisés pour gérer une partie de leurs finances, leur consommation énergétique, leurs déplacements, etc.
Photo: Sean Gallup Getty Images Bon nombre de gens utilisent déjà des outils automatisés pour gérer une partie de leurs finances, leur consommation énergétique, leurs déplacements, etc.

Gouverner en situation de crise exige des ressources parfois exceptionnelles. Habiles à parler le langage des gouvernements, des firmes de consultation ont su se tailler une place privilégiée à la table où se prennent les décisions. Mais comme bien d’autres industries, le numérique menace de les en déloger.

« Le grand réflexe des administrations publiques a été de confier au privé la gestion de leurs campagnes de vaccination. Pourquoi font-elles systématiquement affaire avec des McKinsey et des Accenture, à un tel prix ? C’est qu’elles n’ont pas réellement conscience de ce qu’est le bien public dans les sociétés numériques modernes », dit Hugues Bersini, professeur à l’Université Libre de Bruxelles et directeur de son laboratoire de recherche en intelligence artificielle (IRIDIA).

Le « codage social »

Spécialiste des enjeux du numérique dans la sphère publique, Hugues Bersini a un message simple à communiquer : faute de pouvoir s’adapter au numérique, des gouvernements commencent à craquer. On l’a constaté au Canada et ailleurs dans le monde ces derniers mois : les élus font hautement confiance à ce que leur disent des multinationales de service-conseil pour gérer des dossiers pressants. Au Québec, on a critiqué plus tôt cet automne le rôle central et jusque-là demeuré secret de la firme McKinsey dans la gestion de la pandémie. La même chose s’est produite en France.

La mise en ligne par le fédéral de l’application ArriveCAN illustre aussi cette situation. Selon le Globe and Mail,cette application aurait coûté entre 29 et 54 millions de dollars. Une poignée de programmeurs indépendants ont prouvé à la mi-octobre qu’il était possible de créer la même application avec tout au plus un budget de quelques dizaines de milliers de dollars. En France, un jeune codeur a créé en quelques jours seul dans sa chambre un site Web qui a permis d’accélérer la campagne nationale de vaccination.

Hugues Bersini, qui était invité comme conférencier la semaine dernière à Montréal durant l’événement numérique MTL Connecte, voit dans ces deux cas une solution prometteuse. C’est ce qu’il appelle le « codage social ».

Les administrations publiques versent des millions de dollars à des conseillers privés, dit-il. Bien souvent, elles pourraient arriver « au même résultat pour une fraction du montant investi », si seulement elles osaient se fier aux experts en numérique de leurs communautés.

Les algorithmes sont là

Le professeur belge voit le numérique affecter plus que la gestion au quotidien des affaires publiques. Selon lui, les algorithmes, éléments de base de l’économie numérique, « votent déjà à notre place. »

Le problème avec les algorithmes n’est pas qu’on doit inventer un monde dans lequel ils pourront exister. Le problème est que les algorithmes sont déjà là et ne disparaîtront pas. « On a tendance à ne pas vouloir réfléchir au rôle des algorithmes, car c’est complexe », poursuit-il. « Mais on n’a pas besoin d’être un expert en programmation pour les comprendre. »

Tenir compte des algorithmes dans le cadre juridique et social est urgent, continue le chercheur européen. C’est une forme de rattrapage que les autorités doivent faire pour être au diapason de la population. Bon nombre de gens utilisent déjà des outils automatisés pour gérer une partie de leurs finances, leur consommation énergétique, leurs déplacements, etc.

En fait, dit Hugues Bersini, les algorithmes utilisés par les géants du numérique sont tous à peu près les mêmes que ceux utilisés par des applications de rencontres intimes, comme Tinder. Tout est affaire de trouver le bon match entre l’utilisateur et ce qu’il désire dans son couple, dans ses achats ou dans ses choix politiques, explique-t-il.

En tout cas, pas besoin de savoir programmer pour se demander comment Google ou Tinder décident quels choix de vie sont les meilleurs pour nous. La question doit être posée : « La liberté, d’accord, mais à quel prix ? »

Si rien n’est fait, ces algorithmes pourraient finir par se substituer à la loi, avertit Hugues Bersini. « On n’a pas le temps d’attendre. Pourquoi avez-vous trop consommé d’eau ? Pourquoi avez-vous utilisé trop d’énergie ? Pour corriger nos problèmes actuels, le dérèglement climatique, les accidents de la route, il faudra aller vite. Le modèle juridique actuel ne peut le faire. Et qui décide pour nous ? Les GAFA le font déjà — en santé publique, en mobilité, en éducation et en culture, ils ont déjà le contrôle sur les algorithmes. »

Pris entre les GAFA et les firmes privées de service-conseil, les gouvernements sont invités par le chercheur à trouver une troisième voie, une qui fait davantage confiance à l’intelligence numérique de leur population. « C’est essentiel pour reprendre le contrôle sur les algorithmes avant qu’ils ne prennent le contrôle sur nous. »

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