Les ordres professionnels sont-ils des obstacles à l’intégration des immigrants?

Raphaëlle Corbeil
Collaboration spéciale
Au Québec, pour avoir le droit d’exercer une profession régie par la loi-cadre du Code des professions, il faut obtenir un permis de l’ordre professionnel en question.
Illustration: Delphine Bérubé Au Québec, pour avoir le droit d’exercer une profession régie par la loi-cadre du Code des professions, il faut obtenir un permis de l’ordre professionnel en question.

Ce texte fait partie du cahier spécial Métiers, professions et carrières

Alors que le Québec fait face à des pénuries de main-d’oeuvre sans précédent, les immigrants en quête de travail font toujours face à certaines embûches pour se trouver un emploi à la hauteur de leurs compétences. Les professions protégées par un ordre professionnel peuvent s’avérer particulièrement difficiles à intégrer.

Depuis des années, les études démontrent que les personnes immigrantes qui arrivent au Québec avec un diplôme universitaire délivré à l’étranger ont un taux de chômage plus élevé que les personnes avec un diplôme obtenu au Québec. Dans le rapport Plus diplômés, mais sans emploi (2016), l’Institut du Québec (IdQ) concluait qu’il était primordial d’améliorer la reconnaissance des diplômes étrangers afin d’accélérer l’intégration socioéconomique des candidats formés à l’international. Selon la nouvelle directrice générale de l’IdQ, Emna Braham, la situation semble s’être améliorée dans les dernières années. En février 2022, le gouvernement Legault a d’ailleurs présenté son Plan d’action interministériel concerté en reconnaissance des compétences des personnes immigrantes, qui a pour but de faciliter l’intégration professionnelle des personnes immigrantes au Québec.

Mais des obstacles demeurent, surtout en ce qui concerne les métiers et professions protégés par un ordre professionnel. « Il y a des mécanismes qui ont été mis en place pour faciliter l’accès à l’information et l’accompagnement des personnes immigrantes. Mais on peut faire mieux, surtout dans des secteurs clefs comme la santé », avance Mme Braham.

S’armer de patience

C’est qu’au Québec, pour avoir le droit d’exercer une profession régie par la loi-cadre du Code des professions, il faut obtenir un permis de l’ordre professionnel en question. C’est le cas des infirmières, des ingénieurs, des pharmaciens, des comptables et des avocats, notamment. Le Québec, et le Canada en général,comporte un nombre particulièrement élevé de professions réglementées et d’ordres professionnels. Ces derniers se sont d’ailleurs multipliés dans les dernières décennies et on en retrouve aujourd’hui 46 au Québec. Chaque organisation fixe ses propres règles en ce qui a trait à la reconnaissance des qualifications obtenues à l’extérieur du Québec.

Selon les informations du Conseil interprofessionnel du Québec, sur les 50 000 personnes immigrantes qui arrivent chaque année au Québec, environ 5000 font une demande d’équivalence aux ordres professionnels. La majorité a une famille à sa charge et souhaiterait exercer sa profession le plus rapidement possible. Les candidats doivent toutefois s’armer de patience. Selon un rapport du Conseil interprofessionnel du Québec, si les candidats savent qu’ils doivent faire une demande de reconnaissance, ils ne saisissent pas toujours « l’ampleur du processus » avant d’être sur place. Certains finissent par décrocher, notamment en raison de difficultés financières et des défis liés à la conciliation travail-études-famille.

Le mandat des ordres étant de protéger le public, les processus d’accréditation sont bien souvent complexes. Par exemple, une infirmière étrangère qui souhaite pratiquer dans la province doit fournir de nombreux documents qui seront évalués par un comité, lequel décidera si la formation de la professionnelle est suffisante. On demande à plusieurs postulantes d’aller chercher une formation d’appoint qui dure généralement plusieursmois.Elles rejoignent un « programmed’intégration professionnelle », c’est-à-dire qu’elles doivent elles-mêmes trouver un centre hospitalier ou une clinique prête à les accueillir et à les accompagner dans cette période.Après avoir rempli toutes les exigencesrequises, elles doivent enfin réussir l’examen professionnel d’admission de l’Ordre des infirmières et infirmiers du Québec, puis s’inscrire au Tableau de l’OIIQ pour pouvoir exercer la profession. Ce processus requiert de débourser des frais à chaque étape et peut durer de plusieurs mois à quelques années, ce qui peut s’avérer particulièrement complexe pour les professionnelles qui ont une famille à leur charge, tout en retardant leur entrée dans la profession.

De l’espace pour plus de souplesse

C’est ainsi que les ordres professionnels peuvent, sans le vouloir, devenir une entrave à l’intégration des personnes immigrantes, mais aussi une entrave pour pallier les pénuries de main-d’oeuvre, souligne Mme Braham, de l’Institut du Québec. « Il y a certainement de l’espace pour un peu plus de souplesse dans les processus de qualification, et ainsi rendre l’accès à ces professions plus fluide », croit-elle.

Le sociologue et professeur àl’UQAM Paul Eid, auteur d’un chapitre de livre sur la déqualification professionnelle des immigrants et sur les inégalités salariales au Québec (Nouvelles dynamiques de l’immigration au Québec, Les Presses de l’Université de Montréal), rappelle que de toutes les provinces, c’est au Québec que les immigrants formés à l’étranger ont les probabilités les plus faibles de travailler dans leur domaine professionnel réglementé.

Les recherches du sociologue montrent en outre que les immigrants membres des minorités visibles sont les plus susceptibles de se retrouver dans des emplois déqualifiants. « Ces immigrants se rabattent sur des emplois pour lesquels ils sont surqualifiés, dans des secteurs d’emploi où ils sont surreprésentés », explique M. Eid.

De manière générale, les femmes immigrantes sont encore plus susceptibles de se retrouver dans des emplois pour lesquels elles sont surqualifiées. Ainsi, 46 % des hommes immigrants formés à l’étranger sont dans des emplois déqualifiants, contre 56 % chez les femmes immigrantes, d’après les données du recensement de 2016 de Statistique Canada recueillies par le sociologue.

Explication multifactorielle

 

Cela peut aussi jouer sur la rétention de ces professionnels. « Au regard de tout ce qu’on voit, on peut supposer que les chances sont grandes que les immigrants et immigrantes finissent par vouloir retourner chez eux ou chercher à aller dans une autre province. Cela peut expliquer le seuil migratoire interprovincial souvent négatif du Québec. Il y a plus d’immigrants qui partent vers d’autres provinces que l’inverse. »

Bien sûr, les ordres professionnels ne sont pas les seuls responsables des problèmes d’accès à l’emploi que rencontrent les personnes immigrantes. « L’explication est multifactorielle », souligne Paul Eid, citant les réseaux, la reconnaissance des diplômes, la non-maîtrise de la langue, mais aussi l’expérience acquise à l’étranger qui n’est pas assez reconnue. « Souvent, il n’y a pas d’excuse rationnelle d’un point de vue économique » à exiger une expérience québécoise ou canadienne, ajoute-t-il.

Le travail est essentiel à l’intégration des immigrants. Dans les dernières années, des études sociologiques qualitatives ont démontré qu’il était extrêmement dévalorisant pour les immigrants et les immigrantes de ne pas pouvoir participer pleinement à la vie en société. « Si on veut que le travail soit un véritable vecteur d’intégration, il faut que les immigrants ne soient pas enclavés dans des niches d’emplois déqualifiés au sein desquels ils ne se sentent pas valorisés », conclut le sociologue.

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