«Le pire est encore à venir», selon le FMI

Pierre-Olivier Gourinchas, directeur de la recherche au FMI, pendant l’assemblée avec le Groupe de la Banque mondiale qui a eu lieu mardi à Washington
Photo: Patrick Semansky Associated Press Pierre-Olivier Gourinchas, directeur de la recherche au FMI, pendant l’assemblée avec le Groupe de la Banque mondiale qui a eu lieu mardi à Washington

L’invasion de l’Ukraine, la difficile sortie de la pandémie de COVID-19, mais surtout l’impact économique de la hausse des taux d’intérêt des banques centrales forcent de nouveau le Fonds monétaire international (FMI) à réviser à la baisse ses prévisions de croissance. Il n’en pense pas moins qu’il vaut mieux trop en faire, en matière de lutte contre l’inflation, que pas assez.

« Le pire reste à venir et, pour beaucoup, 2023 aura l’effet d’une récession », a prévenu mardi le chef économiste du FMI, Pierre-Olivier Gourinchas, lors du dévoilement d’une nouvelle version de ses Perspectives de l’économie mondiale. « Les chocs de cette année vont rouvrir les blessures dont souffrait l’économie, qui ne s’étaient que partiellement cicatrisées après la pandémie. »

De 6 % l’an dernier, la croissance réelle de l’économie mondiale devrait ainsi avoir ralenti de presque moitié cette année, à 3,2 %, prédit le FMI, avant de diminuer encore à 2,7 % l’an prochain, soit 0,2 point de pourcentage de moins qu’on le pensait encore en juillet, et presque 1 point de moins qu’on l’espérait en avril.

Si l’on fait exception des jours les plus sombres de la pandémie et de la crise financière de 2008-2009, il s’agit des perspectives économiques les plus moroses en plus de 20 ans.

Le ralentissement se révèle plus marqué et plus généralisé qu’attendu, admet le FMI. Des pays représentant environ le tiers de l’économie mondiale devraient même traverser au moins deux trimestres consécutifs de croissance négative. Quant à elle, « la croissance dans les trois plus grandes puissances économiques — les États-Unis, la Chine et la zone euro — restera au point mort ».

De 5,7 % l’an dernier, l’expansion économique aux États-Unis ne sera finalement pas de 3,7 % cette année, comme on le pensait en avril, mais vraisemblablement de seulement 1,6 %, avant de tomber à 1 % en 2023. Partie de 8,1 % l’an dernier, la Chine devra se contenter de 3,2 % cette année (-1,2 point de pourcentage par rapport à avril), et de 4,4 % (-0,7) l’an prochain. Ce sera pire dans la zone euro, où l’on passera de 3,1 %, cette année, à seulement 0,5 % en 2023, entraîné par le bas notamment par l’Allemagne (de 1,5 % à un recul de 0,3 %) et l’Italie (de 3,2 % à -0,2 %).

Le FMI croit toujours que le Canada devrait échapper à une contraction de son économie sans toutefois être totalement épargné. La croissance devrait y fondre de moitié l’an prochain, en passant de 3,3 % cette année à 1,5 % en 2023, soit presque moitié moins qu’on ne le pensait en avril (2,8 %), et un peu moins qu’on l’espérait encore en juillet (1,8 %).

L’inflation avant la croissance

Cet assombrissement de l’horizon économique est le résultat de plusieurs facteurs, explique le FMI. Parmi eux, on peut citer l’invasion de l’Ukraine par la Russie, les perturbations des chaînes d’approvisionnement provoquées par les mesures de confinement extrêmes décrétées par la Chine pour freiner la COVID-19, mais surtout la lutte impitoyable engagée par les banques centrales contre l’inflation à coups de hausse de leur taux d’intérêt pour réduire la demande des consommateurs et des entreprises.

Et elles ont bien raison, dit Pierre-Olivier Gourinchas. « L’intensification des pressions sur les prix demeure la menace la plus immédiate qui pèse sur la prospérité actuelle et future, car elle comprime les revenus réels et fragilise la stabilité macroéconomique. »

Pour le moment, le ralentissement économique n’empêche pas les pressions inflationnistes de se montrer plus étendues et persistantes que prévu, constate le FMI. En conséquence, les banques centrales multiplient leurs tours de vis.

Si elles n’en font pas assez, elles risquent de perdre toute crédibilité aux yeux des ménages et des entreprises et de ne plus être capables de ramener l’inflation à leurs cibles. Par contre, elles courent aussi le risque de trop en faire et « d’entraîner l’économie mondiale dans une récession inutilement sévère ». Ces deux formes d’erreurs « n’ont cependant pas un coût égal », puisqu’une perte de crédibilité des banques centrales « se révélerait encore plus préjudiciable à la stabilité macroéconomique ».

Avertissement aux gouvernements

De plus, le FMI ne voit pas d’objection à ce que les gouvernements cherchent à amortir le choc de la flambée des prix pour leurs citoyens — à condition toutefois qu’on accorde la priorité à la protection des groupes les plus vulnérables par une aide ciblée à court terme. Mais dans l’ensemble, leurs mesures d’aide et, plus généralement, leurs politiques budgétaires ne doivent surtout pas défaire ce qu’essaient de faire les banques centrales avec leurs hausses de taux d’intérêt, mais au contraire « rester suffisamment restrictives pour ne pas détourner la politique monétaire de son cap ».

Ce qui ne veut pas dire que les gouvernements doivent rester les bras croisés, poursuit le FMI. En Europe, ils doivent notamment prendre conscience que la crise énergétique déclenchée par la guerre en Ukraine « n’est pas un choc transitoire » et que la coupure avec la Russie sera « à la fois vaste et permanente ».

Il faudrait aussi plus d’investissements dans le capital humain, la transformation numérique, l’énergie verte et la diversification des chaînes d’approvisionnement afin d’être plus résilient face aux prochaines crises, plaide Pierre-Olivier Gourinchas. « Hélas, ces principes essentiels ne guident pas toujours les politiques actuelles », se désole-t-il.

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