Des promesses de la CAQ pourraient changer de nom avec la récession

Dans sa plateforme électorale, la Coalition avenir Québec (CAQ), menée par François Legault, a promis pour un peu moins de 19 milliards de nouvelles dépenses pour les cinq prochaines années.
Photo: Jacques Boissinot La Presse Canadienne Dans sa plateforme électorale, la Coalition avenir Québec (CAQ), menée par François Legault, a promis pour un peu moins de 19 milliards de nouvelles dépenses pour les cinq prochaines années.

Les dernières élections québécoises se sont déroulées comme si une récession ne se pointait pas à l’horizon. Le gouvernement réélu de François Legault devrait quand même disposer d’une certaine marge de manoeuvre budgétaire. Quitte à rebaptiser certaines de ses promesses électorales.

Les perspectives économiques s’obscurcissent rapidement dans le monde. Aux prises avec une envolée de l’inflation qui ne se laisse pas facilement dompter, les banques centrales du monde multiplient les hausses de leurs taux d’intérêt pour freiner la consommation des ménages et l’investissement des entreprises. L’impact de la guerre en Ukraine sur les prix de l’alimentation et de l’énergie vient à son tour plomber l’économie mondiale qui avait déjà du mal avec les perturbations des chaînes d’approvisionnement, les pénuries de main-d’oeuvre et l’augmentation des coûts du logement.

Les Bourses sont en recul. Les investisseurs se replient sur les valeurs sûres, faisant dégringoler la valeur de presque toutes les devises à l’exception du dollar américain et assécher le financement disponible pour les pays en développement. Les prévisionnistes révisent sans cesse à la baisse leurs projections de croissance et parlent de plus en plus ouvertement de récession, y compris au Québec.

Et pourtant, il aura fallu attendre la dernière semaine de la campagne électorale pour que le chef caquiste, François Legault, évoque le risque grandissant de récession et l’importance de garder au pouvoir « des gens compétents qui ont fait leurs preuves » comme son équipe.

Quelle récession ?

Jusque-là, les principaux partis n’en avaient eu que pour la lutte contre l’inflation en matière d’enjeux économiques, a constaté jeudi, en entretien au Devoir, la directrice générale de l’Institut du Québec, Emna Braham. « C’était l’arbre qui cachait la forêt. » « Tous les partis faisaient comme s’ils avaient plein d’argent à donner aux gens en échange de leurs votes », déplore Louis Lévesque, président du Comité des politiques publiques de l’Association des économistes québécois.

À leur décharge, il faut admettre que les perspectives économiques se sont dégradées rapidement ces derniers mois, au point où tout le monde apparaît à la remorque des événements, y compris les experts, qui sont obligés de corriger sans cesse à la baisse leurs prévisions, observe le professeur et titulaire de la Chaire en fiscalité et en finances publiques de l’Université de Sherbrooke, Luc Godbout.

« Il règne un degré extraordinaire d’incertitude, confirme Emna Braham. Il n’y a pas de consensus sur l’ampleur et la durée du ralentissement économique qui nous attend. Mais il y a consensus que cela s’en vient dans les prochains mois. »

Dans sa plateforme électorale, la Coalition avenir Québec (CAQ) a promis pour un peu moins de 19 milliards de nouvelles dépenses pour les cinq prochaines années, dont 3,5 milliards en aide immédiate aux contribuables pour atténuer les effets de l’inflation et un peu plus d’un milliard de plus que prévu dans les infrastructures. À cela s’ajoutaient notamment environ 9,5 milliards de baisses d’impôt et de réduction de la hausse des tarifs. Tous ces engagements devaient être compensés, en partie, par une croissance économique non pas plus faible, mais un peu plus forte que ne le pensait encore le ministère des Finances au début de l’été. La plateforme de la CAQ ne prévoyait toutefois pas de retour à l’équilibre budgétaire avant 2027-2028.

Dans son Rapport préélectoral, le ministère des Finances a estimé qu’une « récession d’ampleur moyenne » réduirait les revenus du gouvernement de 8,3 milliards sur cinq ans, à quoi il faudrait aussi ajouter d’éventuelles dépenses en mesures de soutien aux particuliers et aux entreprises dont on n’a pas estimé le coût. À deux milliards par année, pour un total de 10 milliards sur cinq ans, les « provisions pour risques économiques » que le ministère des Finances a l’habitude de mettre de côté permettraient normalement d’éponger au moins les pertes de revenus, mais la plateforme de la CAQ prévoit de réduire la taille de ce coussin de 10 à 8 milliards.

Fort d’une « solide croissance économique cette année », d’un marché de l’emploi en santé et d’une baisse des prix immobiliers moins sévère que dans le reste du Canada, le Québec devrait généralement mieux s’en tirer que les autres durant les prochains mois, a estimé mercredi la Banque de Montréal dans une nouvelle mise à jour de ses prévisions économiques. On y prédisait une baisse de la croissance au Québec de 3,4 %, cette année, à -0,1 %, l’an prochain, contre un repli de 2,9 % à -0,4 % en Ontario.

Des baisses d’impôtpour la relance

Avant même qu’il ne soit question de récession, on aurait voulu que la plateforme électorale caquiste traite avec un peu plus de sérieux des enjeux comme le retour à l’équilibre budgétaire et la réduction du déficit d’entretien des infrastructures publiques, fait valoir Louis Lévesque. Un ralentissement économique marqué ne fera rien pour arranger les choses, surtout si François Legault s’entête à aller de l’avant avec ses généreux chèques et ses baisses d’impôt. « Je ne doute pas qu’ils sauront s’ajuster, mais il vaut toujours mieux se garder un peu de marge de manoeuvre. »

Qui sait ? Certaines promesses de la CAQ seront peut-être recyclées en mesures de relance économique, note Antoine Genest-Grégoire, chercheur à la Chaire de l’Université de Sherbrooke. « On s’est beaucoup vanté, au Québec, de la clairvoyance qu’on avait eue en déployant un plan d’infrastructures durant la crise de 2009 alors qu’il avait été décidé, en réalité, des mois auparavant en réaction à l’effondrement du viaduc du Souvenir. »

« Cette fois-ci, je vois mal comment on pourrait se lancer dans de pareils investissements après avoir passé toute la campagne électorale à se plaindre du manque de main-d’oeuvre dans la construction. Mais le gouvernement Legault pourrait avoir envie de prendre les baisses d’impôt et les transferts additionnels de son bouclier anti-inflation, les remballer et les renommer pour en faire son plan de relance de l’économie québécoise. »

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