Des apiculteurs et des mielleries dans le rouge

Une colonie d’abeilles est posée sur une ruche à Kingston, en Ontario.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Une colonie d’abeilles est posée sur une ruche à Kingston, en Ontario.

Les dédommagements versés aux apiculteurs québécois ont atteint des sommes records cette année à la suite de la perte de la moitié de leurs colonies au printemps, ce qui plombe leur fonds d’assurance récolte, maintenant dans le rouge, de six millions de dollars. Certains craignent que les difficultés de l’industrie causent des dommages collatéraux aux cultures de bleuets et de canneberges, qui dépendent de la pollinisation.

« C’est en ouvrant les ruches au printemps qu’on a constaté qu’on avait perdu 57 % de nos colonies », raconte Mathieu Gauthier, copropriétaire de la Miellerie du cratère. Des 300 ruches que l’entreprise de Charlevoix détient, c’est donc l’équivalent de 171 qui n’ont pas survécu à l’hiver.

Le redoux printanier a provoqué une fonte des neiges qui protègent les ruches et a donné libre cours au parasite Varroa destructor, un acarien qui attaque les abeilles. « On a pris la décision de fermer nos portes. Et c’est ce qu’on va faire officiellement à l’Action de grâce, à la fin de la saison », dit-il. L’aventure aura duré sept ans.

Importation d’abeilles

La Miellerie du cratère n’est toutefois pas la seule entreprise en apiculture qui traverse une saison difficile. Au Québec, 48 % des colonies n’ont pas survécu au dernier hiver, selon les données compilées par l’Association canadienne des apiculteurs professionnels. Cela représente une mortalité deux fois plus élevée que la moyenne nationale des 15 dernières années.

Les répercussions se font inévitablement sentir lors des miellées. « Il faut s’attendre à ce que la production totale de miel ne soit pas à la hauteur chez plusieurs producteurs comparativement à leur moyenne habituelle. Ça, c’est certain », indique Raphaël Vacher, propriétaire des Miels Raphaël et président de l’Association des apiculteurs et apicultrices du Québec.

L’été 2022 a été une saison de « reconstruction » pour plusieurs apiculteurs forcés de démarrer de nouvelles colonies pour rétablir leur capacité de production en prenant un pourcentage d’abeilles des ruches en santé. « Les colonies sont plus petites, mais avec un peu de chance, au fil de la saison, elles grossissent assez pour faire un peu de miel », explique-t-il, précisant que cette manipulation fait souvent perdre jusqu’à 50 % de la production des colonies existantes.

Ce texte est publié via notre Pôle environnement.

D’autres se tournent vers l’importation de « paquets d’abeilles » et des reines nécessaires aux nouvelles ruches. Chaque année, le Canada importe près de 150 000 reines de la Californie, du Chili, de l’Australie et de la Nouvelle-Zélande.

Or, au Québec, la filière de l’importation a été ralentie depuis le début de la pandémie. « Les importations canadiennes se sont surtout concentrées dans les provinces des Prairies, parce que c’est là qu’il y a le plus de ruches au Canada. Le Québec est passé deuxième. En réalité, très peu d’apiculteurs ont eu accès à des paquets d’abeilles au cours des trois derniers printemps », ajoute Raphaël Vacher.

Des cultures dépendantes

 

Alors, pour garder la tête hors de l’eau, les apiculteurs ont davantage eu recours au programme d’assurance récolte, qui leur donne de l’aide financière lorsque le taux de mortalité est élevé et lorsque la production est affectée. En 2021, leur fonds était déjà dans le rouge de 2,2 millions de dollars.

« Et avec les compensations de cette année, j’ai bien peur que le fonds décroche », dit M. Vacher. Ce sont 3,9 millions de dollars d’aide qui ont été octroyés au printemps pour tenter de réduire l’impact de l’hécatombe printanière, selon les chiffres de la Financière agricole du Québec. Résultat : le fonds est actuellement plombé de près de six millions de dollars.

« Et si nous, on perd en rendement, l’effet se fait aussi sentir pour plusieurs cultures qui dépendent de la pollinisation », rappelle-t-il. Car la valeur de la production apicole — estimée à 17,9 M$ en 2020 — provient non seulement des ventes de miel (8,1 M$), mais aussi de la location de colonies (7,9 M$) aux producteurs de petits fruits, comme les bleuets et les canneberges, à des fins de pollinisation. La productivité de ces cultures est intimement liée à la location de ruches.

Déjà, les apiculteurs qui se spécialisent dans les services de pollinisation ont dû réajuster le tir dans les dernières années. « Quand on a commencé, il y a près de 20 ans, on signait des ententes en estimant qu’on pouvait perdre 15 % de nos colonies. C’est la marge de manoeuvre qu’on se donnait », explique Guillaume Picard, propriétaire du Marché apicole, situé à Saint-Sylvère, dans le Centre-du-Québec.

L’entreprise produit maintenant un nombre de ruches et d’abeilles en estimant ses pertes potentielles à 30 %. Cette année, « les pertes ont dépassé légèrement ce pourcentage », dit-il, précisant qu’il n’écarte pas l’option de « se donner un jeu de 40 % de pertes » pour être certain de pouvoir honorer ses contrats.

« Connaissez-vous un secteur qui peut fonctionner en perdant 40 % ou 50 % de sa ressource, dont dépendent d’autres cultures ? C’est la question à laquelle j’aimerais que quelqu’un du gouvernement puisse répondre », dit M. Vacher, soulignant qu’aucune aide extraordinaire n’a été octroyée à l’industrie cette année.



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