GoodLeaf s’implante sur d’excellentes terres agricoles

GoodLeaf dit projeter la construction de deux usines de jeunes pousses sur des terres cultivables situées à un jet de pierre de l’aéroport de Saint-Hubert. Le chantier de l’une d’elles est déjà bien avancé.
Marie-France Coallier Le Devoir GoodLeaf dit projeter la construction de deux usines de jeunes pousses sur des terres cultivables situées à un jet de pierre de l’aéroport de Saint-Hubert. Le chantier de l’une d’elles est déjà bien avancé.

La construction à Longueuil d’une ferme verticale de GoodLeaf, dont le principal actionnaire est le géant McCain, mènera à la perte de sols « au potentiel agricole excellent » sur près de 12 hectares, soit une superficie qui équivaut à une vingtaine de terrains de football.

La Commission de protection du territoire agricole (CPTAQ) a autorisé l'entreprise à acquérir 38 hectares de terres cultivables. L’entreprise compte en utiliser le tiers pour y construire une serre verticale produisant de jeunes pousses et de mini-légumes verts destinés aux épiceries du Québec et du Canada atlantique.

L’entreprise n’a pas voulu répondre aux questions du Devoir quant à la possibilité d’étendre sa production au reste de la superficie acquise, une terre actuellement louée à un agriculteur local. Par courriel, elle a refusé de commenter le dossier.

Dans les documents qu’elle a fournis au gardien des terres cultivables du Québec, toutefois, l’entreprise dit projeter la construction d’une usine de jeunes pousses sur cette terre cultivable de Longueuil, à un jet de pierre de l’aéroport de Saint-Hubert. Le chantier de l’une d’elles est déjà bien avancé.

Cette serre verticale — une bâtisse détenant peu de fenêtres et qui s’appuie sur des systèmes hydroponiques — devrait atteindre une superficie de 70 000 pieds carrés, selon ces documents. À cet immeuble s’ajouteront des aires de stationnement pour les employés et les visiteurs, mais aussi des aires de manoeuvre destinées au transport par camions.

Or, les lots acquis reposent sur des sols de classe 2, soit des « sols au potentiel agricole excellent », selon les données de l’Inventaire des terres du Canada (ITC), qui évalue la qualité des terres au pays. Une situation qui fait réagir le milieu agricole.

« Ça ne nous plaît pas tellement »

« Ce type de projets, ça ne nous plaît pas tellement, reconnaît le directeur général de l’Union des producteurs agricoles (UPA), Charles-Félix Ross. Au bout du compte, on sacrifie une superficie de terres agricoles d’excellente qualité. Et pour faire quoi ? Pour bétonner de la terre », dit-il, expliquant que la ressource qu’est le sol n’est dès lors plus récupérable.

Toutes les décisions [concernant ce projet] ont été prises quelques mois avant qu’on arrive au pouvoir.

 

Il compare le projet de GoodLeaf à « un complexe industriel et à une usine agricole », plutôt qu’à une simple serre : « Il y a des espaces de stationnement et des aires de manutention. Cette installation aurait pu être dans une zone blanche prévue pour ça [comme un parc industriel]. Aussi, quand on permet l’installation en zone agricole, bien, ça vient avec des avantages fiscaux, comme certaines déductions. »

Ce type d’initiative ne s’inscrit pas dans une « vision d’ensemble », selon lui.

En place depuis moins d’un an, la nouvelle administration longueuilloise de la mairesse Catherine Fournier assure qu’elle refusera à l’avenir tout projet du genre qui grugerait sur les terres agricoles. « Toutes les décisions [concernant ce projet] ont été prises quelques mois avant qu’on arrive au pouvoir », explique le conseiller spécial de la mairesse, Louis-Philip Prévost.

La Ville souhaite protéger les terres cultivables qui se trouvent sur son territoire, ce qui aurait pu être fait, d’autant que c’est Longueuil qui était propriétaire des lots convoités. « Si on nous présentait un projet comme ça aujourd’hui, est-ce qu’on accepterait qu’il soit construit en zone agricole ? La réponse est simple : non », dit-il, ajoutant par ailleurs que les activités de GoodLeaf répondent à une demande allant dans le sens de l’autonomie alimentaire et que la position de la Ville n’a rien à voir avec l’entreprise.

40 % de terres agricoles désertées

« L’acquisition de très bonnes terres pour y construire une ferme verticale ou des serres — parce qu’on parle ici de très bonnes terres — devrait susciter des réflexions au sujet du développement de cette filière au Québec », estime Michel Saint-Pierre, coprésident de l’Institut Jean-Garon, un groupe de réflexion québécois spécialisé en agriculture.

La question est d’autant plus importante, poursuit-il, que le gouvernement compte doubler le volume de la culture en serre dans la province d’ici 2025, selon la Stratégie de croissance des serres au Québec publiée à l’automne 2020. L’objectif : être plus autonome sur le plan alimentaire.

Pendant de nombreuses années, M. Saint-Pierre a été sous-ministre québécois à l’Agriculture, ainsi que directeur général de la Financière agricole, qui a pour mission de soutenir le secteur : « Ce n’est pas tellement une question de zonage agricole, mais plutôt une préoccupation qu’on doit avoir quant à l’usage qu’on souhaite faire des meilleurs sols. »

Les terres de Longueuil sont d’excellente qualité, parmi les meilleures de la province, rappelle-t-il.

Et si l’utilisation de terres agricoles est nécessaire pour assurer le développement de la filière, pourquoi ne pas privilégier celles qui sont moins performantes et, surtout, inoccupées, se demande M. Saint-Pierre. Selon les estimations de l’Institut Jean-Garon, 40 % du territoire agricole protégé n’est pas exploité et des pans complets de régions sont en voie d’être désertés de leur agriculture.

« Pensez à Lanaudière, à la région des Bois-Francs, à la MRC de l’Érable, où des rangs complets ont été vidés. Pourquoi ne pas envisager de les installer dans ces installations agricoles là-bas ? Et certaines de ces régions ne sont pas loin de Montréal. Pour ça, il faut une vision d’ensemble », fait-il remarquer.


Une version précédente de ce texte a été modifiée pour ajouter des précisions concernant l'actionnariat de GoodLeaf et l'autorisation de la CPTAQ. McCain est le principal actionnaire de GoodLeaf et c'est l'entreprise elle-même qui a obtenu cette autorisation.

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