Yvon Chouinard, le fondateur de Patagonia, homme d’affaires malgré lui

Patagonia est devenue la première à adopter le statut californien d’entreprise d’utilité publique, en 2012, et a officiellement, en 2018, changé l’objet social de la société, devenu «sauver la planète».
Photo: Bebeto Matthews Associated Press Patagonia est devenue la première à adopter le statut californien d’entreprise d’utilité publique, en 2012, et a officiellement, en 2018, changé l’objet social de la société, devenu «sauver la planète».

Yvon Chouinard a bâti un empire avec sa marque de vêtements de plein air Patagonia, mais ce féru d’escalade et de surf songe avant tout à la nature et n’a jamais souhaité faire des affaires comme tout le monde. Nouvelle preuve s’il en fallait : il a, à 83 ans, décidé de simplement faire don de son entreprise pour lutter encore plus efficacement contre la crise environnementale.

Un geste iconoclaste aux États-Unis, pays du capitalisme par excellence, mais cohérent au regard de la vie de ce Californien d’adoption. « Je suis un homme d’affaires depuis près de 60 ans », écrivait-il dans un livre en 2006. « Il est aussi difficile pour moi de prononcer ces mots qu’il est difficile à d’autres d’admettre qu’ils sont alcooliques ou avocat. »

« Pourtant, une entreprise peut produire de la nourriture, soigner des maladies, contrôler la démographie, employer des gens, et de façon générale, enrichir nos vies », poursuivait-il. Et elle peut « faire des profits sans perdre son âme. »

M. Chouinard s’est évertué à faire de Patagonia une société responsable. L’entreprise s’est engagée dès 1985 à reverser l’équivalent de 1 % de son chiffre d’affaires à des groupes de protection de l’environnement et elle fut l’un des premiers distributeurs de vêtements à se convertir entièrement au coton biologique en 1996.

Patagonia est aussi devenue la première à adopter le statut californien d’entreprise d’utilité publique, en 2012, et a officiellement, en 2018, changé l’objet social de la société, devenu « sauver la planète ».

Finalement, près de 50 ans après avoir lancé Patagonia, M. Chouinard a décidé, en accord avec sa femme et ses deux enfants, de transférer 100 % de leurs parts dans l’entreprise à une fiducie chargée de s’assurer que ses valeurs sont respectées, et à une association de lutte contre la crise environnementale et la protection de la nature.

Cette dernière recevra tous les profits de l’entreprise, qu’elle évalue à environ 100 millions de dollars par an. « La Terre est maintenant notre seul actionnaire », en conclut M. Chouinard.

Maillots de rugby

 

Kristine Mcdivitt Tompkins, membre du conseil d’administration de Patagonia, connaît Yvon Chouinard depuis qu’il a 24 ans. « Sa vision n’a jamais changé », assure-t-elle dans le communiqué annonçant l’évolution de Patagonia. « Même s’il est encore en bonne santé, il voulait mettre en place un plan pour l’avenir de l’entreprise et l’avenir de la planète », explique-t-elle.

Né en 1938 dans le Maine, dans le nord-est des États-Unis, d’un père québécois francophone et d’une mère qu’il qualifie d’« aventurière », Yvon Chouinard déménage en Californie en 1946.

C’est dans un club d’observation des faucons qu’il se découvre quelques années plus tard une passion pour l’escalade. Il commence à fabriquer ses propres pitons, apprenant au passage des éléments de ferronnerie. D’autres alpinistes les convoitent. Son affaire est lancée, même si elle lui rapporte à peine de quoi vivre les premières années. En 1965, il crée officiellement Chouinard Equipment avec un partenaire, qui devient une société de référence en matériel d’escalade.

Lors d’une excursion en Écosse, Yvon Chouinard achète un maillot de rugby pour faire de l’escalade, un vêtement solide et doté d’un col permettant d’éviter de se couper au cou avec les cordes. De retour aux États-Unis, il fait des émules. Y voyant une nouvelle opportunité, il commence à vendre des maillots de rugby et d’autres vêtements. Patagonia est officiellement lancé en 1973.

Le groupe s’est depuis diversifié, créant des filiales dans l’alimentation, les médias, les planches de surf, les investissements dans des jeunes pousses partageant ses valeurs et le recyclage de vêtements déjà portés.

Le magazine Forbes évaluait encore récemment la fortune de l’entrepreneur à 1,2 milliard de dollars. Mais M. Chouinard conduit une vieille Subaru, ne possède pas d’ordinateur ou de téléphone portable et partage sa vie entre deux maisons modestes en Californie et dans le Wyoming, rapportait mercredi le New York Times.

De sa dernière décision pour son entreprise, Yvon Chouinard a déclaré au quotidien : « Espérons que cela influencera une nouvelle forme de capitalisme qui ne conduit pas à la coexistence de quelques riches et d’un tas de pauvres. »

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