La transition énergétique des entreprises semée d’obstacles

À la tête d’une entreprise de véhicules tout-terrain électriques, Bastien Theron se croise les doigts pour que les ruptures dans les chaînes d’approvisionnement ne le freinent plus.
Photo: Adil Boukind Le Devoir À la tête d’une entreprise de véhicules tout-terrain électriques, Bastien Theron se croise les doigts pour que les ruptures dans les chaînes d’approvisionnement ne le freinent plus.

Tous les partis en lice aux élections québécoises misent, du moins en partie, sur la transition énergétique pour réduire les émissions de GES. En Mauricie, une région ciblée pour être un centre névralgique de l’industrie des technologies vertes, des entreprises qui débroussaillent ce secteur se heurtent toutefois à des obstacles pour atteindre tout leur potentiel.

Dans ses locaux du Centre d’entrepreneuriat Alphonse-Desjardins, à Shawinigan, Bastien Theron porte un masque de soudeur. Il travaille sur un arbre de transmission, une pièce destinée à améliorer la traction du véhicule tout-terrain (VTT) électrique dont il peaufine les derniers détails.

« Ça n’existe pas encore au Québec. Il y en a certains en Asie et aux États-Unis, mais les véhicules sont toujours moins performants que ceux à essence. Les nôtres sont aussi, sinon plus performants », affirme le fondateur et directeur général de l’entreprise Theron en exhibant son quad aux motifs de camouflage noir et gris.

Le marché que vise Theron, ce sont les parcs, les pourvoiries, les campings, les municipalités, Hydro-Québec et les industries qui utilisent des VTT pour l’entretien des sites et le transport de personnes et de matériaux. Son véhicule est conçu pour être en mesure d’alimenter une souffleuse, une tondeuse et d’autres outils.

M. Theron et son équipe façonnent ce prototype depuis six ans. Ils se donnent quatre mois pour le finaliser. La production sera ainsi lancée environ un an et demi plus tard que prévu. En cause : la pénurie mondiale de micropuces et de plusieurs autres composants.

« On a mis un an et demi pour trouver des pneus », souligne M. Theron. « Pour des questions de sécurité, on utilise des puces spécifiques aux véhicules automobiles, et ce sont les plus utilisées au monde », ajoute l’ingénieur. L’absence d’une seule puce peut bloquer complètement l’avancée des travaux.

L’entreprise shawiniganaise Catalys, qui crée divers produits électroniques pour l’industrie des véhicules électriques, constate que plusieurs de ses clients s’arrachent les cheveux à ce sujet. « Ils investissent beaucoup d’argent, leurs produits commencent à être matures, mais malheureusement leurs pièces ne sont plus disponibles », indique le cofondateur Simon Fitzback.

Le rêve d’un approvisionnement local

M. Theron compte lancer la production d’une centaine de véhicules en 2023, et de 1200 l’année suivante. Il se croise les doigts pour que les ruptures dans les chaînes d’approvisionnement ne le freinent plus. La perspective d’un conflit armé à Taïwan, qui domine le marché mondial des micropuces, est inquiétante.

« Il faut rapporter du savoir-faire manufacturier au Québec. Si on se fiait moins aux autres pays, on aurait moins de problèmes », indique celui qui souhaiterait la création d’une usine de semi-conducteurs au Canada. Et pourquoi pas au Québec ? Même chose pour les cellules utilisées dans la fabrication de ses batteries, difficiles à obtenir de l’Asie.

C’est une opinion partagée par le président-directeur général du Centre d’excellence en efficacité énergétique, aussi situé à Shawinigan. « Il faut rapatrier ça. Il y a de gros investissements à faire », affirme Donald Angers, qui qualifie d’« enjeu majeur » les perturbations dans les chaînes d’approvisionnement.

Défis de financement

 

Par ailleurs, Theron peine à trouver l’investissement nécessaire à l’usinage projeté de ses VTT.

« Il y a beaucoup d’appels de projets pour de la recherche et développement, provenant notamment du gouvernement. Mais quand on est rendus à peser sur le gaz, à passer à la production, on est laissés à nous-mêmes », déplore Bastien Theron, qui estime qu’il est plus difficile de se démarquer et d’établir des contacts avec des investisseurs en Mauricie qu’à Montréal.

Une zone d’innovation est projetée à Trois-Rivières, à Shawinigan et à Bécancour, désignée Vallée de la transition énergétique, pour stimuler la collaboration entre entrepreneurs, chercheurs, municipalités et organismes dans ce secteur d’activité. La directrice générale de GROUPÉ Mauricie–Rive-Sud estime qu’au moins 60 entreprises de sa région travaillent déjà dans le secteur des technologies vertes. Pour ces dernières, l’obstacle le plus difficile à surmonter est le financement, dit Michèle Landry, qui défend les intérêts des gens d’affaires de sa région.

Photo: Adil Boukind Le Devoir La Cité de l’énergie, située à Shawinigan

« On doit constamment sensibiliser les parties prenantes, les institutions financières et le gouvernement à l’importance d’appuyer les entreprises en technologies propres, dit-elle. Comme la majorité des techs vertes sont peu matures, elles ont besoin de capital pour développer leurs technologies. »

GROUPÉ demande aussi que l’achat local et écologiquement responsable soit favorisé dans les appels d’offres publics. Obtenir des contrats institutionnels et gouvernementaux permettrait à nombre d’entreprises de déployer leurs ailes.

Des promesses politiques

 

Pour le Parti conservateur du Québec, la transition énergétique va passer essentiellement par l’électrification progressive des transports, selon le candidat dans Laviolette–Saint-Maurice, Pierre-David Tremblay. Pour offrir de la prévisibilité aux milieux d’affaires, il prône l’élaboration d’un plan de transition énergétique sur plusieurs années.

« Un gouvernement conservateur va prévoir une commission parlementaire pour permettre un cadre fiscal, législatif et économique qui va être favorable aux entrepreneurs », indique l’ancien maire de La Tuque.

De son côté, Québec solidaire prévoit 2 milliards de dollars sur quatre ans pour soutenir la filière des batteries et des véhicules électriques, de l’extraction minière jusqu’au recyclage. La députée sortante et candidate dans Mercier, Ruba Ghazal, estime qu’un gouvernement solidaire octroiera de l’aide aux entreprises en s’assurant que leurs projets respectent sa vision de la transition énergétique.

Dans une déclaration écrite, le Parti québécois a rappelé qu’il « créera un Fonds de transition juste dans lequel il investira 1 milliard par année puisé dans le Fonds des générations ». Dans sa plateforme électorale, le Parti libéral du Québec promet de revoir les appels d’offres publics pour favoriser l’achat local et environnemental, et d’accélérer l’électrification des véhicules gouvernementaux. La Coalition avenir Québec a promis 40 millions pour la création du Centre intégré sur les batteries électriques à Shawinigan.

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